La Francophonie en commun : À Ouaga, Mélenchon enjambe la question de la république et de son bilan en Afrique

Ceci est la première partie d’une contribution sur la visite de Jean Luc Mélenchon au Burkina Faso. 

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I• Le pacte de dupe [1/2]

II• Le cheval de Troie [2/2]

Lors de sa conférence publique sur la Francophonie [1], le 21 juillet 2021 à l’université Joseph-Ki-Zerbo de Ouagadougou, Jean-Luc Mélenchon, leader de La France insoumise, a « oublié ” de répondre à une question posée par un membre de la société civile [2] : « Et la république, quel bilan en Afrique ? » Question déprimante pour un homme qui a bâti toute sa carrière politique sur le pacte républicain et qui ne peut pas penser un seul instant que la république soit le problème et non pas la solution. Question surprenante au faso de Thomas Sankara qui, un jour d’août 1984, a décidé de rayer à tout jamais de l’appellation de son pays le mot république — que tous ces voisins portent crânement depuis le soleil des Indépendances, sans trop se poser de questions à propos de ce cheval de Troie colonial…

I• Le pacte de dupe [1/2]

« Quiconque connaît l’envers du pouvoir

cesse immédiatement de le respecter. »

Maintenant, comité invisible, 2017 [3]

Pourquoi cet “oubli” ? Parce que pour le leader de La France insoumise, comme pour toute la classe politique française et européenne, le régime républicain est un impensé, une donnée sine qua non de leur microcosme politique, le stade ultime du développement de (leur) humanité. N’a-t-il pas rappelé à cette occasion que la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen est un absolu, dont l’universalité ne devrait être contestée par personne, sauf à jouer un jeu dangereux contre l’humanité elle-même ; comme jadis les tables de la Loi et autres registres dogmatiques sur lesquels les monothéismes ont fondé leur sinistre hégémonie, dont a finalement accouché, après le long épisode de la monarchie, un messie républicain mettant fin à toutes les prophéties des Lumières — dont il faut se rappeler que les plumes éminentes n’ont jamais rien fait d’autre, ou presque, que de conseiller des despotes mieux éclairés à l’issue de leur ministère pour contenir les aspirations de leurs sujets et pour assurer la prospérité de leur fortune.

Biberonnés à l’ordre public. Pour Jean-Luc Mélenchon, la république marque pour ainsi dire la fin de l’histoire politique de l’humanité. On peut en faire l’éloge, mais au grand jamais une critique sans commodité, ni déférence ou compromis, parce que mettre la république sur la table conduit inexorablement au chaos, ce à quoi répugnent tous les hommes biberonnés à l’ordre public, là-bas en Europe et en Amérique du Nord par conviction pratique, et ici en Afrique par imitation mercantile. Il a utilement rappelé au parterre des étudiants et du corps professoral que « sa » France n’est pas faite de larmes et de sang, ni de cette chair exaltée qui a conduit certains peuples à des excès monstrueux, mais résulte plus sagement d’un pacte politique articulé autour de trois valeurs : liberté, égalité, fraternité, trois valeurs à mettre en partage avec la terre entière, sans quoi elles n’auraient pas ce poids d’universel à même de convertir l’esprit le plus rebelle, celui qui se demande, par exemple, quand, avec quelle encre et devant qui, il a bien pu signer un tel pacte depuis qu’il est sur cette terre en route vers la mort.

Dès lors, la colonisation comme processus de domination économique et culturel s’analysant comme une situation d’humanité où ces trois valeurs cardinales font défaut par la volonté d’une minorité, souvent peu soucieuse de la vie de ceux qui contestent trop franchement son hégémonie, et ces trois valeurs étant  la corde avec laquelle se noue le pacte républicain, tout peuple qui ne vit pas en état de république est un peuple dominé, et par extension un peuple colonisé. La solution aux misères et aux frustrations que connaissent les peuples d’Afrique de l’Ouest est donc simple, au moins en théorie : pour sortir de la colonisation, et de tous ses avatars historiques qui s’emboîtent comme une poupée russe où chaque figure est plus terrible que la précédente, il suffit d’ajouter de la république, encore et toujours de la république, tant et si bien qu’une proportion suffisante de la population ait le sentiment, réel ou ressenti qu’importe, qu’elle vit désormais selon un pacte politique qu’elle a choisi en toute connaissance de cause et de conséquence. Même si c’est une loi que l’on se donne par délégation de mandat heureusement non impératif pour ceux qui l’exercent, la république est toujours un acte d’obéissance et le droit positif qui en est le corset mental, la peau de chagrin de la liberté…

Le bilan qui fait mal à l’idéal. Quand on vient au pays de Thomas Sankara, on a forcément rendez-vous avec l’histoire, au moins avec une réalité réfractaire aux idées trop simples, une histoire qui a marqué au fer rouge la conscience de l’humanité révolutionnaire en seulement quatre années, là où d’autres, ici au Burkina et ailleurs sur le continent, ont mis des décennies pour y laisser à peine plus qu’un petit nom de famille, avec le plus souvent un bilan sanguin désastreux.

La question de ce membre de la société civile, « Et la république, quel bilan en Afrique ? », le premier à prendre la parole, était une manière magistrale de couper court aux brillantes envolées républicaines de Jean-Luc Mélenchon, de lui opposer le tabou de la pensée politique européenne et de lui dire qu’on ne fait pas référence à Thomas Sankara impunément, sans passer par la case politique, et surtout, en se contentant d’affirmer qu’une chose est universelle pour qu’elle le soit dans l’esprit, même du nombre le plus infime.

Il n’y a pas un pays en Afrique de l’Ouest où répondre à la question du bilan de la république ait à ce point un sens révolutionnaire. En bon politicien, Jean-Luc Mélenchon a flairé le piège et a évité celui-ci avec un silence assumé, bien plus à l’aise pour cribler de critiques (justifiées) la présence militaire au Sahel de la République française ou la politique migratoire de celle-ci à l’encontre des étudiants africains. N’empêche que cette question est restée sous-jacente dans toutes les questions qui ont suivi, provoquant des malentendus que l’orateur était incapable de dissiper, malgré toute la bonne volonté et l’intelligence qu’il y mettait. À disserter sans fin sur les seules conséquences de la cause que l’on chérie jusqu’à l’absolu, on aboutit toujours à une aporie : « Eh puis, vous ferez bien ce que vous voudrez ! » Tous ces étudiants qui se relaient au micro décrivent à travers leurs questions, souvent rudes dans les mots comme dans les sentiments, les métastases du monde néo-colonial, et en face, il y a quelqu’un qui leur propose quelques cachets d’aspirine, parce qu’un traitement plus radical reviendrait à tuer l’idéal de toute sa vie, la république…

Depuis les Indépendances, la République française a vendu comptant — avec service après-vente, armé ou non, pour les plus dociles — à ses colonies d’Afrique de l’Ouest la république comme la potion suprême, de même que, depuis sa première proclamation le 21 septembre 1992 et définitivement depuis le bain de sang de la Commune, la bourgeoisie de sac et de papier a vendu aux classes populaires de France cette même république comme la voie royale vers la démocratie. Mais aujourd’hui, c’est l’heure du bilan. Les peuples d’Afrique de l’Ouest cherchent désespérément ce que cette république leur a apporté de tellement miraculeux, tandis que le peuple de France voit la démocratie s’éloigner à mesure que cette république sanctuarisée montre sa face cachée de tyrannie. L’imposture ne dure jamais plus que le temps nécessaire aux victimes pour sortir de leur hallucination collective et pour venir demander raison à l’oligarchie stato-financière dont la république et ses ors est le nid de coucou.

Décolonisation politique. Le 4 août 1984, Thomas Sankara a imposé par ordonnance [4] le nom “Burkina Faso” en remplacement du très colonial “République de Haute-Volta”. Dans la référence à des noms d’origine nationale, mooré (Burkina), dioula (Faso) et fulfuldé pour ce qui regarde le gentilé, invariable en genre et en nombre (Burkinabè), tout le monde, à la suite des commentaires du leader de la révolution burkinabè lui-même [5], y a lu une décolonisation symbolique — qui n’a pas tardé de virer à l’anecdote lorsque que les uns et les autres (en particulier français, et de surcroît académiciens) ont qui cherché une traduction politiquement correcte à ces mots copieusement exotiques, qui rappelé les règles (forcément républicaines) de l’orthographe française.

Peu ont discerné dans ce changement d’appellation une volonté, beaucoup plus insoumise, de décolonisation politique. En enterrant la République de Haute-Volta, au nez et à la barbe du monde néo-colonial qui l’entourait, Thomas Sankara a chassé du nom de son pays la référence à la république au profit du concept de faso, affirmant ainsi qu’on ne sort pas de la colonisation, et pour les générations actuelles de la domination, en restant inféodé à l’appareil juridico-institutionnel de la bourgeoisie. De même qu’on ne fait pas la révolution avec les mots de son ennemi de classe, on ne peut pas mettre en place une gouvernance populaire avec les outils qui ont asservi un peuple. Aucune chaîne portée librement n’a jamais été le signe d’une libération, quel que soit le poids allégé de ses maillons et de sa serrure…

Voilà pourquoi le Burkina Faso est la seule colonie de la République française d’Afrique de l’Ouest qui de par son nom n’est pas une république ; d’où président du Faso, et non pas président de la République du Faso, comme s’est obstiné à le dire et à l’écrire Jean-Luc Mélenchon durant tout son séjour à Ouagadougou — ce qui lui aurait valu le courroux de Thomas Sankara lui-même [6] —, montrant que son esprit est à ce point conditionné par le tropisme de la république qu’il ne peut concevoir un pays d’Afrique qui ne le soit pas, et a fortiori un pays d’Afrique élargi de sa colonisation par sa grande sœur républicaine, indivisible, laïque, démocratique et sociale (de Métropole).

Des jours noirs comme des nuits. Un comble d’insoumission difficile à admettre lorsqu’on fait soi-même profession politique d’insoumission. Et pourtant avec ce changement tonitruant d’appellation Thomas Sankara proclame, en regardant droit dans les yeux tous les républicains de la planète, et aujourd’hui Jean-Luc Mélenchon : la colonisation c’est la république [7], la république et non pas la France, la république et non pas ce peuple français derrière lequel se cache l’oligarchie stato-financière pour lui faire faire le sale boulot de l’esclavage, de la colonisation, des guerres nationales, de la déportation des minorités, des répressions sociales, des tortures et des massacres d’indépendantistes, des manœuvres électorales, du pillage marchand des richesses, de la surveillance généralisée. Et dans quel intérêt le fait-elle cette oligarchie inamovible comme mille papes ? Ses sous, son confort, sa douceur de vivre, ses certitudes, ses grands voyages, les petits plaisirs de ses enfants, ou de ses maîtresses (aujourd’hui unisexes) lorsque ceux-ci ont grandi…

Voilà sans doute ce que Jean-Luc Mélenchon, et à travers lui la caste politique aux affaires dans le monde émancipé, ne voulait pas entendre monter de la salle comme une lame de fond : que la république c’est la colonisation, que la république c’est le néo-colonialisme, que la république dans sa tournure économique c’est le néo-libéralisme, lequel produit en Afrique plus de pauvres que de richesses, que la république c’est aussi et encore cette planète dévastée à force que les industriels lui demandent au nom de consommateurs extasiés la chair de sa chair jusqu’à l’os. S’il y a une chose que cette caste n’acceptera jamais que l’on conteste [8], et partout dans le monde, c’est la république, parce que sans ce régime qui va comme un gant à ses intérêts particuliers ses jours deviendront noirs comme des nuits et ses enfants n’auront plus jamais le loisir de se construire un avenir radieux avec le patrimoine de leurs parents usurpé aux biens communs de l’humanité.

Le 4 août 1984, Thomas Sankara ne fait pas que balayer la république d’un revers d’ordonnance, d’autant que dans un pays si jeune dans son indépendance et dans sa maturité politique, il est difficile de se passer absolument de la référence républicaine pour espérer construire un État un tant soit peu efficace. Dans la nouvelle appellation du pays, il affiche aussitôt et résolument un concept de gouvernance populaire, le faso, qu’il définit très précisément dans l’ordonnance [4] qui sert de base légale à ce qui est vécu à l’époque dans le plus grand étonnement (y compris révolutionnaire).

➞ À suivre

Le cheval de Troie

[2/2]

Muriel Berg

muriel@berg.africa


[1] Conférence publique de Jean-Luc Mélenchon, Y a-t-il un avenir en commun dans la Francophonie ?, université Joseph-Ki-Zerbo de Ouagadougou, bâtiment PSUT, salle des Actes •21/07/21 à 14 h 30. 

[2] Ako Tiga Mussa Serge Dao, coordinateur national du Mouvement pour la cause du Faso

[FASOKOOZ].

[3] Maintenant, comité invisible, Éditions La fabrique, p. 17 •2017.

[4] Ordonnance n° 84-043/CNR/PRES portant changement d’appellation et symboles de la Nation

  • 2 /08/84, sous la signature du capitaine Thomas Sankara.

[5] « (…) Pour mieux appliquer notre conception révolutionnaire. Il nous fallait prendre des initiatives audacieuses et radicales, entre autres effacer les traces du colonialisme. À commencer par l’appellation donnée par celui-ci à notre pays. Le nom Haute-Volta ne correspondait ni à des critères géographiques ni à des critères sociologiques ou culturels.  (…) ». Adieu Haute-Volta, Mohamed Selhami, envoyé spécial, Jeune Afrique, n° 1232/1233 , p. 34 •15/08/84.

[6] « (…) Au reste du monde de s’adapter à cette nouvelle appellation en évitant surtout de l’accompagner du mot République, les Bourkinabès se fâcheraient. (…) » Adieu Haute-Volta, Mohamed Selhami, envoyé spécial, Jeune Afrique, n° 1232/1233, p. 34 •15/08/84.

[7] La république au sens large, puisque les régimes intermédiaires qui vont de la première à la troisième du même nom affichent des différences de degré, mais pas vraiment de nature dans le concept politique, notamment au regard du niveau de la participation populaire. Tous sont inféodés à la res publica, avec au gré des circonstances et des hommes des gadgets monarchistes ou impériaux. En France, la république a toujours été proclamée à défaut, par des gens à conviction monarchiste ou impériale qui le plus souvent l’ont fait par crainte bleue de voir les partisans de la démocratie prendre l’ascendant. De ce point de vue, la République française s’est d’avantage construite contre la démocratie que contre des régimes personnels comme la monarchie ou l’empire, ce qui explique que dans son creuset juridico-institutionnel elle a intégré sans difficulté tous les travers de ces régimes d’exaction (président, aristocratie/oligarchie, mandat électif non impératif, corps intermédiaires…). En 1848, l’Assemblée accueille la reddition de la dernière barricade aux cris de « Vive la République ! » ; bilan humain, 1 500 morts dans les combats et plusieurs milliers de prisonniers exécutés sommairement par les vainqueurs…

[8] Même si elle cherche à le cacher derrière des sujets brûlant d’actualité (électorale entre autres), la République française mène un combat d’avant-garde dans ce domaine. Elle autorise aujourd’hui que les forces de répression fichent les opinions (sans distinction d’obédience) de n’importe quel citoyen [analyse des décrets PASP ]. Avec la loi confortant le respect des principes de la République (initialement contre le séparatisme), les chefs de tentative et/ou d’acte de séparatisme, terme pudique qui à l’origine visait l’islamisme radical, peuvent aujourd’hui viser tous ceux qui n’adhèrent plus à la religion républicaine : « La loi a par nature une portée générale et de long terme. Toute idéologie politique qui se dresserait contre les valeurs de la République serait concernée. » [Jean Castex, Premier ministre français, entretien avec Olivier Faye, Nicolas Chapuis et Alexandre Lemarié, Le Monde •9/12/20.  ] [Texte de la loi ].

Peu à peu, comme au temps de la Terreur révolutionnaire, puis de la Convention thermidorienne avec l’ennemi du peuple, la République française crée sous le statut d’ennemi de la république (plus couramment appelé terroriste), un non-citoyen de droit  dont il s’agit de prévenir les intentions de lèse-république avec un arsenal de surveillance et de police sans précédent et derechef de réprimer les actes d’infraction au dispositif d’ordre public en privant ce citoyen hors-de-la-loi de ses droits subjectifs et, in fine, en le vouant à la mort civique comme métaphore de la mort naturelle, impossible depuis la suppression de la peine de mort — voir à ce sujet le jugement en comparution immédiate de Damien Tarel, grand baffeur en place publique du président de la République française, condamné à une longue liste de peines complémentaires à son incarcération ferme pour au moins 4 mois en attendant l’audience en appel.

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