Elèves déplacés internes à Ouahigouya : Silencieuses victimes résilientes

Au Burkina Faso, la situation sécuritaire a déplacé plus de 2 millions de Burkinabè de leurs foyers, à la date du 31 mars 2023. 50% de ces personnes déplacées internes sont des enfants âgés de 0 à 14 ans. 47,5% sont des personnes âgées de 15 à 64 ans. Elles vivent dans des conditions difficiles.  AïchaSayouba et Yassia sont concernés par cette douloureuse comptabilité du Conseil National de Secours d’Urgence et de Réhabilitation (CONASUR). Élèves déplacés internes ayant trouvé refuge à Ouahigouya, ils s’appliquent cependant à déchirer le sombre voile du désespoir.

« Vous pouvez aller. Mais faites tout pour ne pas dépasser 11 h là-bas », nous prévient un responsable de la sécurité. Nous sommes le 13 juin 2023 à Ouahigouya. Il est 9h lorsque nous obtenons avec cette phrase, le feu vert du responsable à la sécurité, un ancien membre des forces armées, pour nous rendre à  »La ferme » située à seulement 5 km du centre-ville de Ouahigouya.

La ferme. C’est là que se trouve l’école de Sayouba. Nous avons rendez-vous avec l’enfant et son enseignant. Après 30 minutes de route et après avoir passé un poste de contrôle, nous sommes à l’école « Al Nour de Titao ».

Titao est une localité de la province du Loroum. Si une école porte son nom au sein de la ville de Ouahigouya, c’est parce qu’elle relève de la Circonscription d’éducation de base (CEB) de Titao et accueille des élèves déplacés internes venant de ladite localité.

Aperçu de l’intérieur d’une salle de classe de l’école « Al Nour de Titao » en juin 2023 © Faso7

Notre engin franchit l’entrée de l’établissement. Issaka Zoromé, enseignant en classe de CM2, vient à notre rencontre. Avec lui, ses élèves. Dont Sayouba, 10 ans, le sourire timide, mais l’œil vif et éveillé. Nous nous installons dans une salle de classe. L’enseignant nous raconte l’histoire de son élève. « Au début, ce n’était pas facile avec tous les traumatismes et toutes les souffrances qu’il a vécus », nous confie-t-il.

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Le traumatisme vécu par Sayouba est décrit par son périple. Originaire du village de Bouna, l’insécurité force le jeune garçon à quitter sa localité avec ses parents pour se rendre à Titao, il y a de cela 3 ans. « Ils (les terroristes, ndlr) sont venus pour nous tuer », se souvient l’enfant d’une voix tremblante. Sayouba abandonne non seulement le village qui l’a vu naître, mais aussi son école.

Croyant avoir trouvé la tranquillité dans le chef-lieu de la province du Loroum, ils poursuivent malheureusement leur exode à Kourna, sans le père resté à Titao, puis Namsiguia, toujours chassés par les dents acerbes du terrorisme. Mais Namsiguia est attaqué à son tour. Pour sauver leurs vies, Ouahigouya s’avère la destination la plus sûre.  

« Notre fuite, c’était vraiment la misère » (Habibou, Mère de Sayouba) – © Faso7

Pour atteindre la ville, un parcours grevé d’aspérités. Sans leur âne, le seul animal qui reste de leur cheptel volé, c’est en tirant la charrette avec la force de leurs muscles que l’enfant et sa mère ont pris le chemin de Ouahigouya. Un périple de 312 km au total.

« Notre fuite, c’était vraiment la misère. Quand nous avons quitté Kourna pour Namsiguia, nous avons perdu notre âne dans la fuite à Namsiguia. Nous avons tracté la charrette par nos propres forces jusqu’à mi-chemin, et c’est là que des gens nous ont croisés et ont appelé un taxi. Nous avons aussi perdu du matériel. L’enfant n’avait même plus de chaussures et il n’y a pas d’argent pour lui en acheter », nous confie Habibou Tao, la mère du jeune garçon, rencontrée plus tard.

Ces déplacements obligatoires obligent Sayouba à faire une année blanche. Du reste, le manque de moyens financiers de son père, mécanicien à Titao, n’arrange rien.

Sayouba (en vert) et son ami Yassia, également élève déplacé interne – © Faso7

Mais la providence sourit à l’enfant l’année suivante. Sayouba peut reprendre le chemin de l’école grâce à la bienveillance d’un ami de son père. Celui-ci, un enseignant, lui-même déplacé interne, a décidé de prendre l’enfant sous son aile afin de lui permettre de réaliser son rêve. Celui de devenir enseignant. Eh oui ! Sayouba veut devenir enseignant pour non seulement enseigner les autres enfants, mais aussi pour aider sa mère, qui a déjà tant souffert.

Vidéo – Burkina Faso : Sayouba, élève déplacé interne, et le rêve d’enseigner

« Il fait preuve de résilience. De la manière qu’il se comporte, sa manière de se divertir et de travailler, vu de loin, on peut penser qu’il n’est pas déplacé (interne) », nous confie, Issaka Zoromé, l’enseignant de l’enfant.

Sur la base de l’expérience vécue par les enfants, il a développé quelques idées afin d’améliorer les conditions d’apprentissage de ces élèves.

« Si les enseignants arrivent à avoir une formation en appui psychosocial, ça va vraiment les aider. L’Etat et les acteurs de terrain peuvent accompagner les acteurs de terrain avec des vivres, parce qu’un enfant qui a faim, ne peut pas étudier. Si on pouvait aussi aider les élèves déplacés internes en début d’année scolaire avec les fournitures scolaires à temps », exhorte l’enseignant.

A Ouahigouya, Sayouba n’est pas le seul exemple de résilience. Il y a aussi son meilleur ami. Yassia, 13 ans. Il est premier de sa classe. Également déplacé interne, il essaie, comme Sayouba, d’aller de l’avant.

Aïcha, la future sage-femme  

Sur le site de Tamsin au secteur 10 de la ville de Ouahigouya, une école est exclusivement réservée aux élèves déplacés internes. Plus de 200 élèves squattent la classe de CP1, selon l’enseignant Assimi Ouédraogo. Dans cette école qui ne dispose d’aucune latrine, où les jeunes filles sont souvent obligées de se soulager derrière les salles de classe, les enfants sont décidés à avancer. Parmi eux, il y a Aïcha. Elle a 15 ans et est élève en classe de CM2. Deuxième au classement général et première des filles de sa classe, ce n’est pas sans difficulté que l’adolescente essaie de poursuivre son rêve, celui d’être infirmière.

« Je veux devenir une sage-femme » (Aïcha) – © Faso7

Assise sur un banc de sa salle de classe de fortune, Aïcha nous dit : « Demain, je veux devenir une sage-femme pour aider les femmes à accoucher ».

A Ouahigouya, Aïcha et ses frères et sœurs vivent dans une cour qui leur a été offerte par son cousin. Son père, un homme de 73 ans, polygame avec 16 enfants, essaie tant bien que mal de s’occuper de sa famille après avoir fui Titao, il y a 4 ans. Il occupe une maison au sein de la cour.

Une autre bâtisse, la plus grande, est habitée par les autres membres de la famille, notamment Aicha, ses frères et sœurs et ses mamans. Comme Sayouba, c’est par la marche que la jeune fille a pu rejoindre la capitale de la région du Nord.

« Nous avons entrepris un voyage à pied avec nos bêtes. En cours de route, nous avons eu des accidents, certains de nos animaux ont été perdus, et j’ai malheureusement perdu l’une de mes belles-filles dans un accident de la route. Nous sommes arrivés ici avec quelques animaux, mais actuellement, nous n’avons plus rien », nous relate Ramata Ouédraogo, la mère d’Aïcha.

« Si nous obtenons de l’aide, les études de notre enfant iront mieux » (Drissa Tinto, père d’Aïcha) – © Faso7

Pour se nourrir, Aïcha et ses frères et sœurs disent implorer Dieu afin qu’il continue à attendrir le cœur des bonnes volontés qui leur viennent en aide. Le revenu de la famille est soutenu par l’argent récolté par sa mère en faisant la vaisselle dans certaines familles à Ouahigouya. Le père, très satisfait de sa fille, souhaite qu’elle puisse poursuivre son cursus scolaire. Pour cela, il demande de l’aide.

« Nous croyons en la réussite scolaire de notre fille, car lorsque nous mettons un enfant au monde, nous espérons qu’il réussira dans ce qu’il entreprend. (…) Nous rencontrons des difficultés parce que nous sommes venus ici sans rien. Donc, la situation est compliquée pour nous. Nous souhaitons simplement recevoir de l’aide. Si nous obtenons de l’aide, les études de notre enfant iront mieux. Nous ne pouvons pas choisir le type d’aide dont nous avons besoin. Cela dépendra des autorités, et leur choix sera le nôtre », implore le sexagénaire.

S’il est vrai que les élèves déplacés internes font face à des difficultés économiques et matérielles, il faut reconnaitre que les difficultés psychologiques ont plus d’impact sur leurs vies. Selon Cheick Omar, responsable en santé mentale à l’ONG Save The Children, les traumatismes vécus sont souvent très visibles.

La doléance d’un enfant

« Au cours de nos interventions, nous avons rencontré quelques élèves avec des traumatismes plus ou moins graves. Des traumatismes psychologiques qui sont une difficulté d’adaptation au niveau scolaire. Ils sont généralement en déphasage avec les apprentissages scolaires, notamment des difficultés de concentration. Ils n’arrivent pas à suivre le même rythme que les autres. Ils sont généralement ailleurs, pensifs, et remuent des souvenirs douloureux pendant les moments de cours. De fait, ils ne peuvent pas être sur le même pied que les autres et cela joue sur le rendement scolaire », nous explique-t-il.

Pour le responsable en santé mentale à Save The Childreen, il est impératif d’apporter une assistance aux élèves déplacés internes. Et l’Etat burkinabè et ses partenaires sur le terrain semblent l’avoir compris. Au niveau de Save The Children, une assistance est apportée aux élèves au niveau communautaire à travers des Espaces Amis d’enfants. C’est le cas des 1 422 enfants nouvellement déplacés, dont 757 filles et 665 garçons qui ont été enrôlés dans 20 Espaces Amis d’enfants à Fada, Ouahigouya et Dori. Les activités d’appui psychosocial ont permis à ces enfants de soulager leur détresse et de faciliter leur résilience. Il y a aussi la mise en œuvre de la psychoéducation sur les signes et les symptômes de stress, les premiers secours psychologiques qui contribuent à renforcer la capacité d’adaptation de ces enfants en les informant.

En plus de ses partenaires techniques et financiers tels que Save The Children et UNICEF, l’Etat burkinabè à travers le Secrétariat Technique de l’Education en Situation d’Urgence (ST-ESU), travaille à offrir des facteurs de résilience aux déplacés internes. Le ministère en charge de l’éducation nationale contacté n’a pas encore réagi pour donner plus de détails. Mais en attendant, on peut noter qu’il s’agit, entre autres, de l’éducation par la radio, l’enseignement à distance, les clubs d’écoute et la reproduction d’annales pour l’auto-formation.

Sondo Stéphane, chef de base de Save the Children à Ouahigouya, estime que l’espoir d’un lendemain meilleur pour les élèves déplacés internes est possible. « Il n’y a rien qui est perdu. Ces enfants ont encore tout le potentiel. Ils ont encore tout ce qu’il faut pour pouvoir réussir et réaliser leurs rêves. Ce qu’il nous faut, c’est de ne pas les oublier dans cette crise », a-t-il déclaré.

Avant de quitter Ouahigouya, Aïcha, d’une voix tremblante, nous demande un dernier service. « Ici, pour avoir à manger même, c’est difficile. Je veux que l’Etat nous donne des cahiers et des vivres pour que nous continuons l’école », exhorte la jeune fille de 15 ans. Nous hochons machinalement la tête, accompagné d’un « ça va aller. Tout finira par aller ».

A la proclamation des résultats du CEP un mois plus tard, Sayouba, Aïcha et Yassia sont déclarés admis. En silence, ils souffrent. Mais ils croient en l’avenir. Dans un silence confiant.

Amadou ZEBA

Faso7 

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