Burkina Faso : L’imprévisible destin de Awa Badolo

Elle a 17 ans. Ses yeux l’ont abandonnée à l’âge de 6 ans. Mais la jeune fille a pu se construire sans eux. La native de Sibi est aujourd’hui élève en classe de 2nd A au lycée mixte de Gounghin à Ouagadougou. Voici son histoire.
Teint noir, taille moyenne, 1,50 m. Les nattes communément appelées panm-mooré couvrent sa tête. C’est Awa Badolo. Elle vit avec un handicap visuel. Mais « je ne suis pas née avec le handicap », précise l’élève de 17 ans.
Elle voit le jour au dernier jour de l’année 2007, dans la commune rurale de Sibi. Une localité située à 13,4 km de Boromo, dans la province des Balé et à 178 km de Ouagadougou. C’est dans cette commune que la jeune fille perd la vue, à l’âge de 6 ans.
Voile noir

Octobre 2013. Awa Badolo est inscrite dans une école franco-arabe. Un mois après les cours, elle tombe malade. Le paludisme. Son état nécessite une consultation médicale. Consultation faite. Elle obtient un repos de quelques jours. Dans sa situation, Awa décide de suivre ses parents au champ. Couchée sous l’arbre, le sommeil a raison d’elle. Puis, la petite fille se réveille. En pleurs.
« Vers 11 h, elle s’est mise à crier. Elle s’est levée et a commencé à courir dans le champ. On l’a rattrapée et on lui a demandé ce qui se passe. Elle dit qu’il y a un crapaud qui est rentré dans sa culotte. Je me suis dit que c’est un cauchemar, vu qu’elle dormait. On l’a flattée et on l’a laissée se coucher à nouveau », explique son père, Ousmane Badolo, joint au téléphone le jeudi 12 décembre 2024.
De là, commencent les difficultés de cette petite fille. De traitement en traitement, Awa se plaint de vive douleur à la tête. Très vite, les yeux changent de couleur. « Les yeux sont devenus tout blancs. Pas de noir. Ils ont prescrit des produits », explique son père.
Les parents ne perdent pas espoir. Ils allient traitements moderne et traditionnel. Aucune solution. Awa est courageuse. Mais ses yeux l’abandonnent.
La petite Badolo doit se résoudre à vivre une autre vie. Celle d’aveugle. C’est la fin de l’école pour elle. Awa est dans la désolation totale. Il n’y a pas de solution.
Dans ce voile noir qui s’abat sur sa vie, une lueur d’espoir. Sa tante maternelle qui réside à Ouagadougou.
« Une fois, j’étais de passage pour aller au village. On passe par le village des Awa. J’ai fait un crochet là-bas. Quand je suis arrivée, j’ai vu une fille timide, assise, isolée qui ne voit pas. Sur place, j’ai eu pitié d’elle. Ce jour-là, nous avons tous pleuré. Au retour, j’ai dit à sa grand-mère qu’au retour, je souhaiterais l’amener à Ouaga. Il y a une école qui s’occupe des personne handicapées visuelles », se souvient Séverine Nebié, tante maternelle de Awa par ailleurs, présidente de l’Association pour l’intégration économique et sociale des femmes dans le domaine dans le développement.
Sa rencontre est faite le 9 décembre 2024 au quartier Karpala du secteur 51 de l’arrondissement 11 de la ville de Ouagadougou.

Octobre 2014, cette nouvelle personne vivant avec un handicap visuel est à Ouagadougou. Elle est inscrite à l’école primaire la Renaissance. Une école privée inclusive située dans l’arrondissement 9, quartier Kamboinsin de Ouagadougou. Cette fille commence le CP1 en braille. Elle fait une année complète. Les parents la réclament pour suivre un traitement en Côte d’Ivoire. C’est le début d’une année blanche pour elle.
De retour, elle reste pour la 3e fois au CP1. Seule dans la classe, elle est entre les mains de Marceline Kaboré, enseignante au CP 2 à l’école inclusive la Renaissance.
Rencontrée le vendredi 13 décembre, 2024, au sein de cette école, cette dame, avec beaucoup d’honneur, fait une confidence sur son ancienne élève. Awa a été une « élève exceptionnelle à l’école ».
« C’était la seule élève dans la classe. On a commencé les révisions pour voir si Awa n’avait pas oublié le braille. J’ai vu que c’est comme si Awa était toujours à l’école, malgré son année blanche. On a fait 3 mois. Awa n’a pas de problème. J’ai pris le livre du CP1, Awa a tout lu. Elle n’a pas oublié les sons. Je suis passée au CP2… La directrice m’a donné l’autorisation d’aller avec Awa pour qu’elle rattrape sa promotion », déclare-t-elle.
Très brillante, Awa rejoint ses camarades au CE1. Elle obtient une moyenne de plus de 8 et est classée parmi les 5 premiers.

Toujours studieuse, elle obtient son Certificat d’Etude Primaire (CEP), avec l’entrée en 6e. Les études se poursuivent au Lycée Mixte de Gounghin. Sans redoubler une classe, Awa obtient son BEPC en 2023, avec une moyenne de 11,07.
Fille ainée de ses parents, notre brave fille est accueillie en 2020 par Bibata Yanogo, une maman d’accueil, qui travaille à la Brigade verte. Elle quitte sa première famille d’accueil à Kamboincin. Dans cette cour, située au secteur 7 du quartier Gounghin, tout se passe bien pour elle.
« Elle ne m’a jamais déçue »
Samedi 7 décembre 2024. Visite dans la famille d’accueil de Awa Badolo. Pas d’occasion de la voir faire la lessive. Sa lessive se fait entre 5 h30 et 6 h. Néanmoins, il lui reste des habits à rincer. Aidée par sa maman d’accueil, elle les rince et avec ses mains, elle cherche l’autre plat contenant de l’eau pour un 2e rinçage.
« Je lave mes habits. C’est moi qui les porte. Je sais là où je me suis assise. Je sais ce que j’ai fait avec les habits. Je sais comment laver. Les coins où je sais que telle chose avait taché. Je lave et j’étale. Quand je demande, on me dit que c’est bien sorti. Souvent aussi, je prends les habits de la vieille pour laver. Elle ne s’est jamais plainte, que ce n’est pas sorti aussi », relate-t-elle.

Petite de taille, elle ne peut pas atteindre les cordes. Sa maman d’accueil l’aide à mettre ses habits sur la corde. Une personne vivant avec un handicap visuel, mais une aide pour sa maman d’accueil. Elle fait le ménage et aussi le marché pour sa maman.
« Elle accomplit plusieurs tâches ménagères. Elle lave les assiettes, nettoie la maison et fait le marché. Cependant, je ne la laisse pas cuisiner à cause du feu. C’est pour éviter tout accident lié à son handicap », dixit Bibata Yanogo, la maman d’accueil.
Contre toute attente, Awa nous épate en faisant la vaisselle. Ses mains sont ses yeux. Elle cherche les plats. Elle les lave très bien l’une après l’autre, les rince et les classe.
« Si le plat est huileux, si je touche, je sais. Je lave. Ça sort. Je rince. Quand je lave, je demande aux gens. Ils disent que c’est bien sorti », s’exprime-t-elle.

Toute cette maitrise du ménage est le résultat d’un long sacrifice de sa tante maternelle, dame Nébié. « Quand j’amenais Awa à Ouaga, elle ne savait rien faire. Absolument rien. Même, laver un gobelet, elle ne pouvait pas le faire. Mais je l’ai amenée à travailler, à faire la vaisselle. Avant de faire quelque chose, je lui montre comment faire. Et comment savoir que c’est bon », informe sa tante maternelle.
Awa, avec sa couleur préférée, le rose, est aussi une fille qui aime s’occuper. « Elle aime travailler. Elle aime plus faire le nettoyage. Awa aime causer, quand elle est avec ses camarades. Mais quand il y a une personne étrangère, elle n’aime pas causer », confie-t-elle.
Sa maman d’accueil la considère comme sa petite fille et elle s’entend bien avec les enfants et tout le monde dans la cour. Avoir une fille aveugle n’est pas une chose aisée. Cette dame prend le soin de lui indiquer tous les endroits de la cour et elle se débrouille très bien toute seule.

« En tant que mère, je ressens une responsabilité envers des enfants en difficulté. J’ai moi-même des enfants. Et j’estime qu’il est de mon devoir d’accueillir ceux qui ont besoin d’un foyer. Son handicap n’a jamais posé de problème majeur. Elle ne m’a jamais déçue » se réjouit dame Yanogo, de la cinquantaine d’année.
La vaisselle est terminée. Awa commence à étudier. C’est un cours d’histoire-géographie. Ce n’est pas un cahier ordinaire. À nos yeux, ce sont des pointillés. Pour Awa, c’est bel et bien des écritures. De la gauche vers la droite, elle lit à haute voix pour nous permettre de savoir ce qui est écrit.
Prix du meilleur élève handicapé
Awa habite à une trentaine de mètres, du côté Nord de l’Union Nationale des Associations Burkinabè pour la Promotion des Aveugles et Malvoyants (UN-ABPAM). Cette association a été créée en octobre 1979 pour entre autres œuvrer à l’insertion socio-économique des personnes vivant avec handicap visuel. Cette association dispose d’une école inclusive appelée l’école des jeunes aveugles. Elle est composée de la maternelle et du primaire.
Chaque jour, la jeune fille se rend à l’association pour suivre ses camarades qui ont le même handicap et qui étudient dans le même lycée mixte de Gounghin, pour s’y rendre. Ils sont au nombre de 24 à étudier dans ce lycée.
« Dans la classe, je suis avec mes camarades depuis 6e donc ils me connaissent là-bas. Ils savent qu’on compose les mêmes devoirs. Souvent, nos notes dépassent ceux qui voient, donc ils nous font confiance », se réjouit-elle.
Jeudi 12 décembre 2024. Visite au lycée mixte de Gounghin. Objectif, voir Awa en classe. Nous sommes surpris des confidences faites sur elle. Très éloquente, elle est aimée de ses camarades à l’école. Elles l’aident à se déplacer pour des endroits qu’elle ne connaît pas ou à recopier ses leçons. Hafsatou Ganemtoré est la voisine de Badolo.
Elle se réjouit de l’avoir comme voisine. « Elle est aimable, participe beaucoup aux cours. Elle essaie de s’intégrer dans la classe. Elle arrive à se déplacer et elle a aussi beaucoup d’amis dans la classe », s’exprime-t-elle.

La fille ainée du couple Badolo n’a pas ses yeux, mais elle est dotée d’une grande intelligence. Elle reçoit des prix depuis son école primaire. Chaque année, elle reçoit des cahiers, des stylos, des sacs d’école et des académies qu’elle remet à ses frères et aux enfants de sa maman d’accueil.
« Elle reçoit des prix. Elle reçoit des récompenses depuis qu’elle est là. Que ce soit dans le milieu général, elle s’est fait démarquer par son intelligence. Le dernier prix, c’est le prix du meilleur élève handicapé aux examens de 2023. Avec ses différents prix, elle arrive même à envoyer des ressources à sa maman malgré son handicap », se rappelle sa tante Séverine Nebié.
Une élève très intelligente
L’intelligence de la petite Awa captive l’attention de plusieurs personnes tout le long de son parcours.
« J’ai eu à décoder ses devoirs. Elle est bien. Je sais qu’en classe ça va. Elle se bat. Elle est très courageuse. Et elle travaille. Vraiment, elle se donne », note Ramata Sanou/Semdé, point focale des enfants en situation de handicap visuel au lycée mixte de Gounghin. La rencontre s’est faite le 12 décembre 2024 dans son bureau, au sein dudit établissement.
Cette dame est chargée de soutenir ces élèves, de centraliser les devoirs effectués, les décoder et les rendre aux enseignants pour la correction. Elle est aussi chargée de regrouper les sujets de devoir. Sujets qu’elle envoie à l’UN-ABPAM pour rendre en braille, afin de permettre aux élèves vivant avec le handicap visuel de composer le devoir.

Revenons en classe pour continuer nos échanges avec les amies de notre étoile du jour. Une surprise nous attend tous. Des élèves apportent des copies du devoir d’histoire-géographie. Rappelons-nous. C’est sa matière préférée. Sa note est de 16/20. La plus forte note de la classe d’ailleurs.
Cette note est cependant en deçà de ses attentes. « J’ai eu 16 en histoire-géographie. Je suis contente. Au premier devoir, j’avais eu 18,5. Cette fois, la note a baissé. Le devoir même n’était pas facile », confie-t-elle.
Ce devoir entre dans le cadre de la composition du premier trimestre. Deux copies de sciences de la vie et de la terre communément appelées SVT viennent nous trouver en classe. La jeune fille a des notes de 15,5 et 16. Pour cette composition, Awa obtient la moyenne de 14,52, après la proclamation des résultats. Une information qu’elle partage au téléphone le 19 décembre 2024, avec beaucoup d’émotions. Ce sont les congés du premier trimestre.
Allons à l’Union Nationale des Associations Burkinabè pour la Promotion des Aveugles et Malvoyants (UN-ABPAM). Bien qu’ayant cédé son poste de Susanne Tapsoba/Compaoré directrice de l’école des jeunes aveugles de l’UN-ABPAM à une autre, Susanne Tapsoba/Compaoré se rappelle très bien de Awa Badolo. « C’est une élève très intelligente, qui travaille. J’ai eu l’occasion de la suivre. Très ouverte, parce qu’elle recevait même une bourse pour ses études, jusqu’à ce que je parte à la retraite. Elle était en 4e », informe-t-elle.

Son intelligence et son combat sont aussi remarqués par Oumou Paré, actuelle directrice l’école des jeunes aveugles de l’UN-ABPAM. « J’ai vu Badolo Awa pour la première fois, c’est une fille qui m’a vraiment tiquée. Une fille qui est ouverte. Elle ne cache pas ce qu’elle ressent. C’est une qui est travailleuse », dit-elle.
Arrivée à la rentrée scolaire 2023-2024, à l’UN-ABPAM, en qualité de directrice de l’école des jeunes aveugles, Oumou Paré est considérée par Awa comme une mère. « Je la considère comme ma maman. Elle aussi, elle me considère comme sa fille. Souvent, je pars la saluer. On cause ensemble comme une fille et sa maman », nous confie la jeune fille.
De son côté, la directrice l’apprécie bien et lui prodigue des conseils. « C’est une fille qui m’a adoptée comme sa mère. Quand elle a un souci, elle vient me voir. On discute à chaque moment. C’est une qui écoute. Elle essaie de changer du point de vue comportemental et elle me satisfait sur tous les points. En matière d’étude, elle me promet qu’elle va amener le BEPC. Elle l’a amenée avec une moyenne de 11, 07 au premier tour. Et j’étais vraiment satisfaite d’elle », relate Oumou Paré, tout heureuse.

Yeux aux allures normales, toujours accompagnées de rire, les paroles de Awa ne laissent pas apercevoir ses difficultés. Pourtant, elle en rencontre aussi bien à la maison qu’à l’école. Sa maman d’accueil est une femme modeste. Il y a des jours où il n’y a rien à mettre sous la dent. « Pour apprendre tes leçons avec la faim, c’est compliqué », informe la nièce de Sévérine Nébié.
En classe de 2nd A, les outils de base sont les romans, or les romans en braille se font rares. Elle se contente des romans en PDF, contenu dans un appareil sonorisé, pour écouter. Et c’est aussi grâce à l’UN-ABPAM.
Awa s’adapte aussi difficilement à certains cours. Certains enseignants ont du mal à prendre en compte son handicap.
Malgré cette difficulté, elle s’en sort. En classe, cette jeune fille du lycée mixte de Gounghin se démarque. Très studieuse, elle participe bien au cours. Awa Badolo est « assidue », selon Achille Compaoré, professeur de français de la 2nd A4, au lycée mixte de Gounghin. « Elle suit bien les cours. Elle est bien intégrée tout comme d’ailleurs les autres. Je ne sens pas son handicap. Si ce n’est pas au moment de composer les devoirs, qu’on se rend compte qu’il faut donner à temps pour qu’on décode », apprécie Achille Compaoré.
Awa, une fierté !
Malgré son handicap Awa montre par tous les moyens qu’elle ne compte pas baisser les bras. D’ailleurs, elle rêve un jour de tendre son micro aux populations, comme nous. Elle veut être la voix des sans voix et surtout prendre à bras-le-corps, le combat des personnes vivant avec le handicap visuel. « J’aimerais devenir journaliste. J’aime le métier de journaliste. J’aimerais devenir journaliste et aussi dans mon journalisme, aider ceux qui sont dans la même situation que moi aussi », précise-t-elle toute rêveuse.

Awa Badolo est une fierté pour sa tante maternelle. « Je ne peux qu’être fière parce que j’ai pu faire d’elle une personne qui sera utile, non seulement pour elle-même, pour sa famille, pourquoi pas pour le pays ? Elle brille aujourd’hui. Quand vous la voyez, vous n’allez pas dire que c’est une personne handicapée. Je ne peux qu’être fière de cela », apprécie-t-elle.
Ses parents sont fiers d’elle, selon Séverine Nebié. « C’était un fardeau d’avoir une personne handicapée. C’est leur premier enfant. C’est l’ainée du couple. Eux aussi, ils sont fiers », ajoute-t-elle.
Au téléphone, Ousmane Badolo confirme. « Je suis vraiment fier d’elle. Elle est courageuse. C’est un enfant pas comme les autres. Je l’apprécie beaucoup. Souvent, elle cuisine même. Elle roule à vélo chez nous. Vu qu’il n’y a pas trop de véhicule et les routes ne sont pas compliquées. Elle repart dans des endroits où elle partait, quand elle voyait », termine le papa de Awa à l’autre bout du fil.
Le père dit attendre impatiemment les vacances pour profiter de la présence de sa fille aînée.
Alice Suglimani THIOMBIANO
Faso7



