Ben Ali Ouédraogo : De la prison à l’espoir

Ils sont très peu ceux qui ont réussi à refaire leur vie après un passage dans les maisons d’arrêts et de corrections du Burkina Faso. Mais parmi ces rares ex-détenus, d’autres se battent malgré cette étiquette pour s’offrir une place au soleil. C’est le cas de Ben Ali Ouédraogo alias Ben Bauer. Acteur de cinéma, comédien, maître de cérémonie et animateur, il a su se réintègrer dans la société après un séjour à la Maison d’Arrêt et de Correction de Ouagadougou. Il a raconté son histoire émouvante à Faso7.
3 245. C’est le nombre de jours passés par Ben Ali Ouédraogo à la Maison d’Arrêt et de Correction de Ouagadougou (MACO), soit plus de 77 000 heures ou encore plus de 4 672 000 de minutes. Pourtant, rien ne prévoyait son passage au sein de cet établissement correctionnel.
Né en terre ivoirienne le 27 octobre 1990, Ben Ali Ouédraogo va rejoindre le Burkina Faso dès son enfance en 2001 afin de poursuivre ses études auprès de son grand frère. Élève brillant et talentueux, il est très vite pris par le virus du cinéma. En 2005, il fait sa première apparition en tant que figurant dans un film de feu Idrissa Ouédraogo.
« Notez bien que ce que j’ai touché comme cachet à l’époque pour cette apparition, il y a des artistes confirmes actuellement qui ne peuvent pas l’avoir et même pour des rôles principaux », déclare Ben Ali Ouédraogo tout en sourire.
Le jeudi 12 décembre 2024, c’est un jeune homme rassurant, serein et optimiste qui qui nous a reçu. Chemise stylée, verres claires, montre numérique, bracelets et bagues. Il a sorti les accessoires nécessaires pour se présenter sur son 31.
Très à l’aise face notre à caméra, Ben Bauer nous fait savoir qu’il est dans son élément. Avant de rentrer dans le vif du sujet, l’acteur de cinéma nous explique pourquoi le choix de Ben Bauer comme surnom. Selon ses propos, il veut incarner la résilience et la combativité de l’acteur américain dans la série Jack Bauer. Seulement, il note que sa vie ressemble beaucoup à la vie de son idole.
« Quand on regarde Jack Bauer, il est tout le temps dans des problèmes. C’est vrai qu’il réussit à s’en sortir à chaque fois mais c’est souvent compliqué. J’ai remarqué que ma vie aussi est pareille (rires). Je me fourre toujours dans des petits problèmes. J’ai donc décidé d’ajouter honorable à mon nom pour faire honorable Ben Bauer », dit-il sous un ton humoristique.
Sa vie avant …
Octobre 2005. Alors que le jeune Ben Ali Ouédraogo croise régulièrement sur le chemin de l’école le réalisateur burkinabè Idrissa Ouédraogo en plein tournage pour l’un de ses films (Kadi jolie), il contracte le virus du cinéma. Sans le savoir, il vient de trouver sa passion : le cinéma.
Par la suite, il est « adopté » par le réalisateur qui se charge de son éducation et de son initiation dans le cinéma. « Le maestro m’a dit que si je veux faire du cinéma, il faut que j’aille à l’école », se rappelle Ben Ali. Son histoire avec le 7e art débute quand il est appelé à être figurant dans le film « Kato Kato » de son mentor.
Cependant, le jeune Ali va vite s’intéresser à sa passion au détriment de l’école. D’élève brillant du primaire au collège, il se retrouve bloqué en classe de Terminale, incapable d’avoir son baccalauréat. « On m’a demandé ce que je voulais faire et j’ai dit le cinéma. J’ai tenté le Bac une seule fois et j’ai laissé aussi », murmure-t-il avec un léger sourire.
L’histoire de sa recontre avec le cinéma
Sur cette partie de sa vie, Amadé Ouédraogo, frère aîné de Ben Ali n’hésite pas à dire du bien de son petit frère. Ambitieux, intelligent, courageux, travailleur, studieux et respectueux sont les qualités qu’il utilise quand il parle de son frère. Il fait savoir que c’est d’ailleurs au vu de ses qualités qu’il l’a fait venir au Burkina Faso pour poursuivre son cursus scolaire.
« Ali a été un enfant très bosseur. Il aimait travailler. C’est le genre de petit frère qu’on apprécie particulièrement pour son abnégation et son courage. Depuis tout petit, il savait ce qu’il voulait faire et il s’est donné les moyens pour y arriver », souligne le grand-frère visiblement très fier.

21 mai 2012. C’est la date où tout a basculé pour Ben Ali Ouédraogo. Comme si c’était hier, le jeune acteur se rappelle dans les moindres détails de cette journée qui a changé le cours de sa vie. Alors qu’il est allé faire une fête avec des amis, une histoire de vol de mobylette a fait surface le lendemain. « Bonjour les problèmes », martèle notre invité avec soupir.
Il est arrêté avec des amis pour cette histoire. En détention pendant 7 jours pour les besoins de l’enquête, ils sont envoyés devant le juge 7 jours plus tard pour le jugement. « Après, on nous a envoyé à la MACO », glisse-t-il avec une voix tremblante. Jusque-là bavard et détendu, Ben Ali, plongé dans ses souvenirs, semble manquer de mots pour continuer son récit.
Une fois en prison, Ben Ali Ouédraogo fait face à un autre monde : l’univers carcéral au Burkina Faso. Dans la même cellule que des « grands criminels » comme des braqueurs, des tueurs, des grands voleurs, des trafiquants et autres, il doit s’adapter à sa nouvelle vie.
« J’ai vraiment eu la chance d’avoir des gens qui m’ont soutenus durant cette période »
Le jeune Ali toujours investi de ses qualités va très vite se retrouver dans le viseur de ses codétenus. « Il y a tout en prison. Il y a ceux qui planifient leurs coups après leur sortie, ceux qui trafiquent tout en prison et ceux qui sont là pour purger leurs peines et sortir. Moi, je suis du dernier lot et comme je ne suis pas partant pour les faux coups, je dénonçais ceux qui trafiquaient en prison », révèle-t-il tout souriant.
Avec cette attitude, il se retrouve dans le viseur de certains détenus qui le considèrent comme une « balance ». C’est d’ailleurs l’un de ses codétenus aujourd’hui en liberté qui confirme ses dires. « Ali est une personne avec des convictions. S’il n’est pas d’accord avec quelque chose, il va vous faire savoir et il va le dire aux gardiens », a dit l’ancien détenu de la MACO.
Avec cette tension, Ben Ali Ouédraogo a su compter sur ses proches. Moussa Petit Sergent, sa famille, Jacob Sou et bien d’autres amis et collègues ont aidé notre jeune acteur à tenir le coup lors de son séjour à la MACO. « J’ai vraiment eu la chance d’avoir des gens qui m’ont soutenu durant cette période. C’est très important le soutien des proches dans ces moments », glisse-t-il avec une voix remplie d’émotion.
Jacob Sou est l’une de ces personnes qui a été d’un grand soutien à Ben Ali. Face à notre camera, le « Papa Jacob » ne tarit pas d’éloges pour son protégé. « Ben est une personne avec beaucoup de qualités humaines et morales. C’est vrai qu’il s’est retrouvé là-bas mais ça ne l’a pas changé », nous confie le sexagénaire.
Mieux, il est le garant du « petit Ben » pour qu’il retrouve sa liberté. Loin de condamner son protégé, il l’appuie et l’aide à se reconstruire. Conseils, soutien et recommandations ont été quelques actes posés par le « doyen » à l’endroit de Ben Ali Ouédraogo.
« Pour moi, l’essentiel ce n’est pas son séjour à la MACO mais comment il va réussir à s’en sortir maintenant qu’il est dehors. Je pense que c’est le plus important d’ailleurs. Si nous rejetons les anciens détenus, ils vont replonger dans les délits et repartir en correctionnel. C’est un cycle fermé et a un moment ou un autre, il faut rompre ce cycle », explique Jacob Sou.
Pour lui, les maisons d’arrêts et de correction doivent jouer leur rôle correctionnel et éviter que des anciens détenus ne replongent dans leurs anciennes vies à leur sortie de prison. A cet effet, plusieurs ateliers sont disponibles au niveau de ces établissements afin de permettre aux détenus d’apprendre des activités pour mieux s’insérer dans la société après leurs peines.

2021. C’est l’année du salut pour Ben Ali Ouédraogo. La Commission d’Application des Peines décide de le remettre en liberté. « Il faut dire que je me suis illustré par ma bonne conduite quand j’étais à l’intérieur de la MACO », explique l’ancien détenu.
Des activités sociales au sport en passant par les formations et les cours de catéchèse, Ben Ali Ouédraogo a su marquer la MACO par son exemplarité. Il entend d’ailleurs être un ambassadeur pour tous les détenus qui sont toujours à l’intérieur car dit-il, « il n’y a qu’un ancien détenu qui peut comprendre un détenu ».
Sur sa stratégie pour réussir à se réintégrer, l’acteur de cinéma multi-casquettes a sa recette. « Positivité », « toujours tirer des leçons de chaque situation », « avoir un plan de vie », et « prier Dieu pour un vrai changement ». Telles sont les astuces à la sauce Ben pour être un ancien détenu parfaitement intégré dans la société.
Ben Ali Ouédraogo : Le positivisme en prison
Pourtant, tout ne se passe pas comme prévu quand il sort de prison. « Je suis allé à un entretien une fois avec une dame et à la fin, je lui ai dit que je suis ancien détenu. Elle m’a regardé longuement et après, elle m’a dit de ne plus dire lors d’un entretien que j’ai fait la prison. Pourtant, ça fait partie de mon histoire maintenant. Même si je ne le dis pas, les gens finiront par le savoir », raconte-t-il.
Ben Ali se considère comme « un appelé de Dieu pour aller en prison »
Néanmoins, il existe des personnes qui ne jugent pas en fonction du parcours. Et dans ce lot, il y a Jean-Aimé Bayili alias Babenda du groupe Génération 2000. Lors d’une formation en humour organisée par son collègue au sein de la MACO, le jeune Ben est repéré pour ses talents en tant que maître de cérémonie.
« C’est vrai qu’il s’y connaissait déjà en humour, cinéma et théâtre mais j’ai été frappé par sa capacité a maitrise les cérémonies. C’est un jeune rempli de talents, de courage et de motivation. Je ne juge pas les gens en fonction de leurs passés mais par rapport à ce qu’ils veulent faire dans l’avenir. Tout le monde peut se retrouver en prison un jour. Le plus important c’est comment tu entrevois l’avenir après cette expérience », nous dit Babenda.
Un avenir radieux, loin des problèmes et des douloureux souvenirs de son passage à la MACO, c’est la vision de l’honorable Ben Bauer. Et pour y arriver, plusieurs projets sont en maturation dans sa tête. « Déjà, c’est de devenir un grand acteur comme je le veux. Par la suite, utiliser mon expérience pour aider les détenus à avoir de l’espoir », indique Ben Ali.
Allant plus loin et avec joie, l’ancien détenu se considère comme « un appelé de Dieu pour aller en prison ». Plusieurs personnes soutiennent d’ailleurs son idée. Babenda, Jacob Sou et Amadé Ouédraogo notent tous que l’histoire de Ben est atypique et répond à un appel.
En plus du cinéma, il affine ses qualités de comédien en détention, développe son art oratoire et s’implique dans plusieurs projets artistiques en faveur des détenus de la MACO. Ben Ali Ouédraogo est dans le lot des premiers détenus à être baptisès au sein d’une maison d’arrêt au Burkina Faso en avril 2014, alors qu’il vient d’une famille musulmane.
Père d’une fille de 4 ans, Ben Ali entend mener des luttes pour la cause des couches défavorisées. A l’endroit de toute la jeunesse, l’ancien détenu appelle à plus de responsabilité. Pour lui, faire des bons choix dans la vie est important et crucial. Aussi, il signifie que la MACO n’est pas une fatalité.
« Honnêtement, la MACO m’a beaucoup éduqué. Elle m’a appris beaucoup de chose », martèle Ben Ali Ouédraogo.
Basile SAMA
Faso7



