Filières universitaires au Burkina Faso : L’avis du Dr Dramane Kaboré

Ceci est une tribune de Dr Enseignant-chercheur au CU-Dori et Enseignant en Journalisme-Communication sur les propos du Premier ministre en lien avec les filières universitaires.
L’assemblée législative de transition a adopté à l’unanimité, ce vendredi 27 décembre 2024, la Déclaration de politique générale (DPG) du Premier ministre Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo. 71 voix POUR sur 71 votants, et c’est désormais fait ! Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo a désormais l’approbation des membres de l’assemblée législative de transition pour dérouler son programme gouvernemental. Conformément à la loi, cette adoption vaut investiture de Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo dans ses fonctions de Premier ministre du Burkina Faso Pour reprendre in extenso, l’une des brèves du Journal Munite. Bf.
Le journal poursuit en ces termes dans une brève : « Burkina/Réforme de l’enseignement supérieur : « Certaines filières universitaires pourraient disparaître (Premier ministre) : ». Il ajoute : « Pour un pays comme le Burkina Faso, si nous continuons à former chaque année, des dizaines de milliers de littéraires et de philosophes, de sociologues, pour ne citer que ces filières, il est clair que les proportions dans lesquelles nos étudiants sont formés dans ces filières posent problème. Bien sûr, ce n’est pas pour dire que la philosophie, la littérature, la sociologie ne sont pas importantes (…) Nous avons besoin d’une université qui forme des ingénieurs et des porteurs de solutions pour le Burkina Faso d’aujourd’hui… »
Dans sa Déclaration de Politique Générale, le Premier ministre Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo a insisté sur la nécessité de réformer l’enseignement supérieur au Burkina Faso. Il a notamment pointé le déséquilibre entre le nombre élevé de diplômés issus des filières littéraires, philosophiques et sociologiques, et les besoins concrets du marché de l’emploi, évoquant la suppression possible de certaines de ces filières. Cette vision d’une université davantage axée sur la formation d’ingénieurs et de porteurs de solutions soulève des débats sur la place des sciences humaines et sociales dans le développement global du pays. Un discours ambitieux qui suscite à la fois des interrogations et des réflexions profondes.
En réalité, le discours du Premier ministre Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo concernant la réforme de l’enseignement supérieur, tel que évoqué, soulève des questions stratégiques importantes, mais comporte également des aspects qui méritent d’être examinés avec nuance. Autrement dit, la Déclaration de Politique Générale du Premier ministre, bien qu’ambitieuse dans son orientation vers une université adaptée aux besoins économiques, suscite des interrogations quant à son impact potentiel sur la valorisation des disciplines littéraires et sociales, ainsi que sur l’équilibre entre les impératifs du marché et ceux du développement humain et culturel.
Le discours du PM est orienté vers les besoins du marché. Il appelle à une université formant des ingénieurs et des porteurs de solutions adaptées à l’offre académique et aux exigences économiques et sociales du pays. Il témoigne ainsi d’une volonté des autorités de réformer l’enseignement supérieur pour l’aligner sur les priorités du développement national.
-Il reconnait par ailleurs, l’importance des disciplines littéraires. Bien que les propositions puissent sembler critiques, le Premier ministre révèle l’importance de la philosophie, des Lettres modernes et de la sociologie. Cela évite une posture de rejet total de ces filières.
-Il s’interroge sur l’efficacité des formations en sciences sociales. Le PM estime que la mise en évidence des proportions déséquilibrées dans certaines filières appelle à une rationalisation, pour éviter que les diplômés se retrouvent sans débouchés professionnels adéquats.
À travers cette adresse à la nation, le Premier ministre laisse entrevoir un risque de dévalorisation des sciences humaines et sociales. Bien que leur importance soit reconnue, la façon dont elles sont présentées pourrait engendrer une perception négative de ces disciplines, les précisant à des domaines jugés inutiles ou secondaires. Pourtant, ces filières jouent un rôle fondamental dans le développement de la pensée critique, la compréhension des dynamiques sociales et la construction d’une gouvernance éclairée et réfléchie.
En outre, le Premier ministre laisse entrevoir un manque de clarté dans la mise en œuvre des réformes concernant ces filières lorsqu’il évoque leur disparition. Le discours ne précise pas comment cette réforme serait concrètement appliquée. Supprimer certaines filières ou en réduire l’accès soulève des interrogations sur la gestion des transitions, l’accompagnement des étudiants et la redéfinition des priorités éducatives. Par ailleurs, on peut se demander quel avenir assister aux spécialistes de ces domaines. Sera-t-il possible pour eux d’opérer des reconfigurations ou de s’adapter aux nouvelles orientations ? Et, au-delà de cela, quelle attitude adopteront les élèves et étudiants, c’est-à-dire les jeunes apprenants, vis-à-vis de leurs maîtres ? En toute franchise, nous pensons qu’il ne devrait pas sacrifier ces milliers d’éducateurs et d’enseignants qui se consacrent jour et nuit à la formation de l’élite de demain. D’ailleurs, il convient de rappeler que le même Premier ministre, en tant qu’ancien ministre en charge de la culture, prônait hier le développement des industries culturelles et cinématographiques. Il est donc difficile d’imaginer qu’un acteur de ces filières souhaite la disparition, la suppression ou même la réduction de ces formations. À notre humble avis, tous les grands acteurs de la culture, du cinéma, de la communication, du journalisme, du théâtre… doivent leur salut aux grands maîtres spécialistes de ces domaines.
Par ailleurs, le discours du Premier ministre laisse entrevoir un manque d’équilibre entre les impératifs économiques et les besoins culturels du pays. En se concentrant principalement sur les exigences immédiates du marché de l’emploi, cette réforme pourrait négliger la contribution essentielle à long terme des disciplines littéraires, philosophiques et sociales. Ces disciplines jouent un rôle fondamental dans la construction d’une société équilibrée et culturellement riche, en nourrissant la réflexion critique, en favorisant la compréhension des dynamiques sociales et en préservant la diversité culturelle. La mise en avant exclusive des formations techniques et scientifiques, bien qu’indispensables à l’évolution économique, risque de sous-soigner l’importance de l’éducation humaniste qui permet de penser et de comprendre les enjeux sociaux, politiques et éthiques du développement. Or, un développement durable et harmonieux d’un pays ne peut se réaliser sans une synergie entre les domaines économiques, scientifiques et culturels, chacun apportant sa pierre à l’édifice d’une société prospère et éclairée.
Nous pensons que le Premier ministre n’a pas suffisamment pris en compte l’impact social et économique de sa déclaration. Si la réforme est mal préparée, elle pourrait exacerber les inégalités entre les étudiants des sciences techniques et ceux des sciences humaines et sociales. Cette distinction pourrait créer une fracture encore plus marquée au sein du monde universitaire. Elle pourrait générée des tensions et des disparités en termes d’accès aux opportunités et à la reconnaissance professionnelle. De plus, un tel déséquilibre risquerait de nuire à la cohésion sociale au sein des établissements d’enseignement supérieur. Elle pourrait divisée les étudiants selon des critères strictement économiques. Une réforme qui ne prendrait pas en compte les dimensions sociales et humaines des formations universitaires pourrait ainsi fragiliser l’unité et l’harmonie nécessaires à une véritable collaboration entre les différentes filières, essentielles pour le développement global du pays.
Pour mieux affiner la réforme, nous proposons d’adopter une approche participative et inclusive qui implique les acteurs académiques, économiques, sociaux et professionnels. Cela permettra de concevoir des réformes réellement adaptées aux réalités du terrain et fondées sur une complémentarité entre théoriciens et praticiens. Plutôt que de supprimer certaines filières, il serait plus pertinent de mettre en place des passerelles interdisciplinaires intégrant des compétences littéraires, sociales et techniques, tout en ajustant les curricula aux enjeux contemporains et aux besoins du marché. Une telle démarche garantirait une meilleure adéquation entre l’enseignement et les exigences du monde professionnel. Elle en assurait un équilibre entre les disciplines techniques et humaines, essentielles pour le développement harmonieux du pays.
D’ailleurs, nous pensons que les sciences humaines et sociales doivent être mieux valorisées dans notre contexte social actuel, car elles apportent une contribution essentielle dans des domaines techniques de plus en plus interconnectés. Par exemple, l’ingénierie littéraire et informatique, qui englobe des domaines comme le traitement du langage naturel et l’intelligence artificielle, bénéficie grandement des connaissances en littérature et en linguistique. De même, l’ingénierie littéraire et sonore, qui comprend la production de livres audio ou de podcasts, tire profit des compétences littéraires pour transformer des œuvres écrites en formats interactifs et accessibles. Enfin, l’analyse littéraire soutenue par la data science permet d’appliquer des méthodes d’analyse de données aux corpus littéraires. Elle ouvre de nouvelles avenues et perspectives pour étudier les tendances et les influences dans la littérature. Ces disciplines, loin d’être déconnectées des réalités technologiques, démontrent comment les sciences humaines et sociales peuvent enrichir et compléter des domaines techniques. Ils contribuent ainsi à un développement plus équilibré et intégré.
Dans le discours du Premier ministre sur la disparition possible de certaines filières, notamment celles des sciences humaines et sociales comme la philosophie et la sociologie, il est important de souligner l’importance cruciale de ces disciplines dans la gestion des crises et la réduction des fractures sociales, particulièrement dans un Burkina Faso en proie à l’hydre terroriste. La philosophie pourrait offrir une réflexion éthique et politique en s’interrogeant sur les choix des sociétés face à la violence et à la radicalisation. Elle aide à définir les principes de justice, de gouvernance et de réconciliation nécessaires dans un contexte de crise. De même, la sociologie joue un rôle déterminant dans l’analyse des causes profondes des fractures sociales et des inégalités qui alimentent les tensions internes. Une meilleure compréhension des dynamiques sociales et des facteurs de radicalisation est essentielle pour définir des stratégies efficaces de prévention et de gestion de la violence.
Réduire ou supprimer ces filières reviendraient à ignorer leur contribution essentielle à la stabilité sociale et à la paix. Les sciences humaines et sociales ne se limitent pas à une réflexion théorique mais apportent des outils pratiques pour comprendre et désamorcer les conflits. Elles sont des leviers pour la réconciliation, l’intégration des jeunes vulnérables et la promotion d’une cohésion nationale durable. En effet, face à une situation de crise prolongée, comme celle vécue au Burkina Faso, il devient impératif de valoriser la philosophie et la sociologie, non seulement comme des disciplines académiques, mais aussi comme des ressources vitales pour la construction d’un avenir commun et la résilience face à la violence.
Nous pouvons d’ailleurs, nous s’inspirer des pratiques internationales, notamment celles de pays comme les États-Unis et le Canada, qui continue de promouvoir les sciences humaines et sociales dans des secteurs clés comme la diplomatie ou la communication interculturelle, il est possible d’adapter les contenus éducatifs aux réalités socioculturelles burkinabè tout en répondant aux exigences globales. Ces pays montrent qu’une approche équilibrée, où les sciences humaines jouent un rôle central dans le développement économique et social, peut être bénéfique.
Par ailleurs, associer les hommes de terrain à la prise de décision renforcerait la pertinence et l’applicabilité des réformes, permettant ainsi d’éviter des mesures déconnectées des besoins réels. Enfin, au lieu de tenir un discours réducteur sur certaines filières, il serait plus stratégique de promouvoir l’adaptabilité des formations, en reconnaissant que chaque domaine, qu’il soit technique ou humaniste, peut contribuer de manière unique et complémentaire au développement global du Burkina Faso.
Dr Dramane KABORE/ Enseignant-chercheur au CU-Dori et Enseignant en Journaliste-Communication



