Burkina Faso : Larmes et combat de veuves de soldats

Marie Kouama perd son mari, un soldat burkinabè, le 25 décembre 2019. Le premier coup dur. Le second, c’est sa belle-famille qui le lui inflige. L’abandon. Depuis lors, la veuve se bat comme elle peut, soutenue en vivres par l’action sociale de l’armée et l’initiative Go Paga, pour nourrir ses enfants et leur garantir un avenir. Et elle n’est pas seule dans cette situation.

Lundi 5 septembre 2022, nous avons rendez-vous avec Adeline Kouama (nom d’emprunt). Mais tard dans la nuit du dimanche 4 septembre, elle le décline. La raison principale, un « petit gombo» (1) vient de tomber. Elle est retenue pour le nettoyage d’une maison. Notre entrevue est reportée pour le jeudi 8 septembre 2022.

Madame Kouama habite au Sud-est de Ouagadougou. Un quartier impraticable en saison pluvieuse. Pour rejoindre son domicile, à certains endroits, descendre de notre monture est une obligation. Nous nous rappelons sa mise en garde : « N’essayez pas de venir en véhicule ». Quelques obstacles franchis, nous y sommes. Accompagnée de quelques mottes de boue.

9h. Accueil par les enfants de dame Kouama. Pendant ce temps, notre hôte s’affaire à avancer dans ses travaux ménagers. Elle est bien bâtie. Claire. Son visage semble serein. Mais au fur et à mesure de nos échanges, la peine l’érode.

Trois ans de douleur, de démarche, de silence. Adeline Kouama n’en peut plus. Elle veut parler et appeler au secours. Notre micro lui en donne l’occasion.

A l’époque, son mari, l’adjudant Kouama (nom d’emprunt), en service au génie militaire,  vient de finir son stage. Il est apte au grade d’adjudant-chef. C’est alors que survient le décès de sa grande sœur. « Sa grande sœur et lui étaient très proches au point de paraitre comme des jumeaux aux yeux de certaines personnes. Ils ont été éduqués par les religieuses », explique dame Kouama.

Cette disparition est un coup dur pour l’adjudant Kouama. Il a besoin de temps pour se remettre et s’occuper de sa petite famille. Il demande une permission. Il ne l’obtient pas. En lieu et place, on le désigne pour une mission.

Une information qui n’est pas du goût de sa femme. Malgré son refus, le soldat du génie militaire parvient à la convaincre. « Ma femme, moi-même je veux me reposer mais ma vie c’est l’armée. J’ai juré de défendre mon pays. Donc là où on m’envoie, je dois aller. Même si je ne suis pas content d’aller parce que je viens de perdre ma grande sœur, c’est mon travail et je dois faire mon travail pour défendre ma nation », répond-il aux lamentations de sa tendre moitié. 

La même nuit, l’adjudant réussit à convaincre son épouse de le déposer au camp de Kamboinsin pour le départ. Aux environs de 23h, se rappelle notre interlocutrice.

« J’aime ma belle-famille »

Dans la nuit du 24 décembre 2019, il tente de l’appeler  au téléphone. Sans succès. Ce coup de fil est le dernier. L’adjudant Kouama représentait tout pour Marie Kouama, car orpheline de père et de mère. Elle a perdu sa mère en 1995, une sage-femme d’Etat et son père en 2009. « C’est une grande douleur. Ce qui m’a marquée, il demandait des messes pour mes parents. Il m’a dit, il ne faut plus pleurer. Il ne faut même plus penser parce que je représente ton père et ta mère. Je lui ai dit : ‘’sans me parler, je sais parce qu’avec toi, ma douleur est partie et ce que la belle-famille me fait, comme toi tu es mon père et ma mère, j’arrive à tout supporter’’. Je l’aimais et je continue de l’aimer de là où il est. Malgré que la belle famille est dure avec moi, j’aime ma belle-famille », explique-t-elle, le regard fixant le vide.

Même si toutes les commodités ne sont pas réunies, le soldat tombé a réussi à construire une maison de 3 chambres-salon. La bâtisse est restée inachevée par manque de temps. Il attendait un congé afin de terminer, relate dame Kouama.  

De son vivant, l’adjudant Kouama a refusé à sa femme le droit de travailler. Après sa mort, difficile de prendre en charge la famille et la scolarité des enfants. Marie Kouama est obligée de faire tout travail qui se présente à elle pour assurer l’avenir de ses quatre enfants. Nettoyage. Restauration. Coiffure. Tout ce qui peut aider à apporter du pain n’est jamais négligé.   « Les gens me commandent la nourriture,  je pars livrer. Je n’ai pas de fonds pour ouvrir un coin », note-t-elle.

Pour les frais de scolarité des enfants, dame Kouama a le soutien de sa belle-sœur. « Je me débrouille pour payer l’école des enfants. Je fais de mon mieux. Ma belle-sœur m’a donné un coup de main concernant l’école des enfants. Mais les enfants doivent s’habiller, vivre(…). Elle sait que son frère, mon mari, n’a pas voulu que je travaille parce qu’il va en mission tout le temps. Il veut que je sois là pour les enfants. Sinon, une orpheline, je faisais tout (…). Chaque fois que je parle du boulot, ça devient autre chose. Donc, j’ai préféré aimer mon mari et regarder mes enfants », explique Adeline Kouama.

Le beau-père a pris tous les documents

Après le décès de son mari, dame Kouama a été confrontée à des difficultés par rapport à l’indemnisation des ayants-droit. « Après le décès de mon mari, mon beau-père est venu ici. J’étais malade, couchée. Mon beau-père a pris tous les papiers qui se trouvaient chez moi, la mallette de mon mari. Quand il est venu, il est rentré dans la chambre et il a pris tous les papiers. (…) Moi, j’aimais mon mari plus que les papiers. J’aimais mon mari plus que les 10 millions. Aucune femme ne veut l’argent de son mari plus que son mari lui-même. J’ai aimé mon mari et je l’aime toujours », explique péniblement le veuve, les doigts égrainant le chapelet qu’elle tenait.  

Dans cette mallette, se trouvaient aussi bien les documents importants de l’adjudant Kouama ainsi que les actes de naissance de sa femme et des enfants. Dame Kouama a dû utiliser les carnets de pesée des enfants pour faire d’autres actes de naissance. Pour elle-même, elle a dû faire recours à son petit frère qui a établi son acte de naissance dans son village.

Marie Kouama éprouve des difficultés pour expliquer les agissements de sa belle-famille. « Je sais que mon beau-père, ma belle-mère et mes belles-sœurs savent la douleur que je vis. Ils vivent aussi cette douleur et je les comprends. Mais ils m’ont laissée après le décès. Il n’y a pas eu d’assistance. Ce sont de petites paroles, des bagarres. J’entends, j’écoute et je ne dis rien. La vie que la belle-famille me fait vivre, c’est Dieu seul qui sait », déplore la veuve. Sa réponse aux petites disputes avec sa belle-famille reste la prière. Elle qui est choriste, ne fait que prier. D’ailleurs, son carnet de chant à l’église est rempli des photos de son défunt mari.

Du côté de l’armée, après le décès de l’adjudant Kouama, sa belle-famille a pris des vivres de la part de l’action sociale de l’armée, pour la première fois à l’insu de la famille nucléaire du défunt. « L’armée fait confiance à mon beau-père, un militaire retraité. Pour ça, ils n’ont vu aucun inconvénient. C’est à leur grande surprise qu’ils ont vu que ça n’a pas été comme ils pensaient », raconte-t-elle.

Un décret sur l’indemnité spéciale fixe a été  publié dans le journal officiel du 26 novembre 2019.

Cette « Indemnité forfaitaire des personnels Forces armées nationales décédés suite à des attaques terroristes ou en opérations intérieures » consacre  10 millions de FCFA par militaire décédé.

Go Paga et l’Action sociale

Concernant l’indemnisation, dame Kouama laisse entendre qu’elle n’a rien reçu et elle ne sait pas ce qu’il en est exactement. «Moi j’ai entendu qu’après le décès, il y a l’argent qu’on donne et il y a des vivres qu’on donne. Mais moi, je n’ai pas eu l’argent  », informe-t-elle ajoutant que l’armée les a invités à fournir des documents. « Ma belle-sœur m’a donné une liste de documents qu’on doit fournir. J’ai apporté ça à l’armée. Ils ont dit qu’ils n’ont pas besoin de ça. Comme je ne comprends rien et que je ne suis pas allée très loin à l’école, je ne peux pas faire quelque chose qui va nuire à mes enfants après. Un jour, on a été à l’action sociale avec mon beau-père. Ce jour, c’était une surprise. On m’a appelée, me disant de venir là-bas. A ma grande surprise, mon beau-père était aussi là. On nous a posé des questions et ils ont demandé pourquoi depuis le décès,  les papiers ne sont pas déposés. Mon beau-père a dit qu’ils sont là-dessus et c’est là qu’ils ont commencé à parler en mentionnant des vivres qu’ils ont donnés. Moi, j’ai dit que les vivres que j’ai reçus sont de l’église Saint Sébastien de l’armée. C’est un sac de maïs de 100kg, un sac de riz de 50kg, plus deux couvertures et 3 pagnes », explique-t-elle.

Dame Kouama dit avoir de l’aide de l’action sociale à propos des vivres. « Chaque fois qu’il y a des vivres, l’action sociale de l’armée nous donne. L’action sociale de l’armée fait beaucoup pour moi en matière de vivres », informe-t-elle. La femme du défunt adjudant profite également de l’aide de l’association Go Paga. Il s’agit notamment des cartes d’assurances pour les soins avec une validité de deux ans, selon elle. Avec ces cartes, une partie des soins et de l’achat des produits de santé est prise en charge.

Elle, qui se débrouille, affirme que la présidente de l’association Go Paga essaie de les aider mais ce n’est pas suffisant. « On (veuves) est nombreuses et il y a beaucoup d’orphelins. C’est 20 000 F CFA pour chaque enfant. Les enfants dont les frais de scolarité coûtaient  plus de 40 000, leurs mamans prenaient les 40 000 pour payer l’école. J’ai eu  les 20 000 FCFA pour les tenues et accompagner aussi l’école des enfants. Ça a servi à quelque chose dans l’école des enfants,  l’année dernière», laisse entendre la mère de 4 enfants.

En plus de l’aide que dame Kouama reçoit de la part de Go Paga, elle se lance dans l’épargne informelle communément appelée tontine. Grâce à Safiatou Tapsoba qui gère cette épargne, elle participe à la tontine de nourriture, afin de prendre en charge ses enfants.

Safiatou Tapsoba est un envoyé de Dieu pour dame Kouama. En effet,  elle  participe à l’effort de guerre en permettant à la femme du soldat Kouama, de prendre des plats, des marmites afin de cuisiner et livrer.

 « Je prends souvent le sucre, le lait avec tout ce qu’il y a comme nourriture pour que mes enfants ne se sentent pas mal à l’aise à l’école. Je donne l’argent jusqu’à avoir l’argent pour le petit déjeuner des enfants. Cette dame a fait mieux que ça. Elle ne me connait ni d’Adam ni d’Eve, mais elle m’a aidée. Elle m’a mise dans la tontine de marmite mais je n’ai pas payé », remercie-t-elle.

Attendre 10h ou 11h pour manger…

Situation très difficile, les enfants ne mangent plus comme du vivant de leur papa. Pendant que nous échangeons, la benjamine de 3 ans, mine boudeuse, fixait longuement sa mère. Il est presque 10h. Tenaillée par la faim, elle finit par faire le pas et demander de quoi remplir son ventre. Notre interlocutrice, un peu gênée, lui dit de patienter à 10h. Pourquoi ne veut-t-elle pas lui donner à manger ? Chose que nous allons bien comprendre à travers ses explications.  « Ce n’est pas tous les jours qu’on a à manger. Je les ai habitués à manger à 10h ou 11h pour le matin. Comme ça ils peuvent attendre la nuit pour manger », explique-t-elle.

Après ces paroles, il nous était difficile de poser la moindre question. Notre regard fuit celui de dame Kouama. Un enfant de trois ans qui doit attendre 10h pour prendre son petit déjeuner et manger la nuit. Quelle souffrance ! Mais c’est ce qu’a trouvé la veuve pour rationner son stock de nourriture.

Poursuivant nos échanges, Marie Kouama précise avoir reçu de l’aide des connaissances de son mari, des personnes anonymes, des militaires qui ne sont ni de la même classe ni du même corps que son mari.  

Dame Kouama n’est pas la seule femme dans ces difficultés. Adjara Ouédraogo (nom d’emprunt), veuve de soldat, rencontre les mêmes problèmes. Elle a perdu son mari le 29 juillet 2019 alors que leur unique enfant avait 9 mois. Tout comme Marie Kouama, Adjara et son mari n’étaient pas mariés légalement. Après les fiançailles traditionnelles en 2017, elle a dû le rejoindre lorsqu’elle est tombée enceinte. Malheureusement, pour Adjara, elle n’aura vécu qu’une année aux côtés de son homme, avant que la mort ne le lui arrache.

50 000 FCFA sur 10 millions de FCFA, puis le lévirat

Elle loge dans un quartier non loti de Ouagadougou. Nous l’avons rencontrée le 16 septembre 2022, chez elle. Non scolarisée et liée à sa belle-famille, Adjara a accepté mettre le nom de son beau-père sur les documents pour l’indemnisation des familles des victimes. Une décision qu’elle regrette amèrement aujourd’hui. Des 10 millions de FCFA reçus, c’est la modique somme de 50.000 F CFA qui lui est revenue. Elle les a d’ailleurs utilisés pour réfectionner la maison mal en point. « Quand j’ai pris les 50 000 F CFA, j’ai enlevé 22 500 F CFA que j’ai donnés au fils de mon beau-père pour qu’il paie la porte, 7 500 F CFA pour le sable et briques pour fixer la porte. Tout ça, c’est dans les 50 000 F CFA et l’argent même n’a pas suffi et je ne savais même pas que c’était 10 millions de FCA qu’on a donnés », relate-t-elle.

Adjara n’avait aucun problème avec sa belle-famille après le décès de son mari. Elle faisait d’ailleurs des crises et c’est son beau-père qui a contribué à son traitement avec les plantes. « Au décès de mon mari, je suis allée dans la famille de mon mari au village, ma belle-mère et moi, on s’entendait très bien. Mais ce qui nous a vraiment divisés, c’est l’argent», explique-t-elle, triste. C’est le premier point d’achoppement.

« on s’entendait très bien. Mais ce qui nous a vraiment divisés, c’est l’argent », Adjara Ouédraogo, veuve de soldat tombé.

Le second est lié à la pratique du lévirat. « Notre mésentente aussi, c’est le fait que j’ai refusé de prendre mon beau-frère comme mari », explique Adjara. Selon celle-ci, c’est cette raison qui a été avancée pour ne pas lui remettre les 10 millions de FCFA. « Quant à l’action sociale de l’armée, on a demandé au vieux (beau-père, ndlr) pourquoi il n’a pas enlevé l’argent pour moi, il a dit que j’ai refusé de rester avec eux et c’est la raison pour laquelle, l’argent a été pris pour payer une parcelle pour l’enfant, à Tangin-Dassouri », informe la veuve du soldat décédé à 23 ans.

Des explications de la veuve, les papiers de la parcelle sont effectivement au nom de son enfant, lorsque convoquée à l’action sociale de l’armée, la vérification a été faite. Mais Adjara ne connait toujours pas la situation géographique de la parcelle.

La veuve du soldat tombé a tenu, malgré cette douleur, à assister à l’enterrement de son mari. Jusque-là, elle refusait de croire au drame. « On est d’abord allé à l’action sociale pour régler quelques papiers avant d’aller à la morgue. Quand je l’ai vu couché, on dirait je vais le réveiller. Je me suis évanouie au cimetière de Gounghin deux fois », raconte cette jeune dame d’une vingtaine d’années. Depuis lors, Adjara passe de temps en temps au cimetière de Gounghin pour pleurer sur la tombe de son homme.

Entre souffrance et abandon, Adjara ne sait plus où mettre la tête. Elle a bénéficié d’une formation de six mois en pâtisserie avec l’association Go Paga. Mais sans travail, elle vend du maïs grillé au bord de la route pour prendre en charge son enfant. « Souvent, tu rentres dans la maison, tu réfléchis, tu penses toujours à ton mari. Des fois, tu as l’obligation d’affronter la vie et avancer parce qu’il ne peut plus revenir. Mais tu ne peux pas ne pas penser à lui de temps en temps », déclare-t-elle.

La doléance de Adjara

Le veuvage de Adjara est difficile et elle le fait savoir. « Souvent, quand on nous appelle pour une rencontre des veuves, j’ai honte de moi-même. Je ne ressemble à personne là-bas. Je n’ai pas de bons habits et mon enfant aussi», dit-elle avant de fondre en sanglots.

La belle-famille de dame Adjara a pris tous les documents y compris, les siens et ceux de son enfant ainsi que la carte nationale d’identité burkinabè (CNIB) de son mari. Le terrain sur lequel son défunt homme avait construit a été considéré comme un terrain à lotir par la mairie, mais la belle-famille a refusé que la parcelle porte le nom de la veuve. Du côté de la mairie, il est difficile de mettre le nom d’une autre personne, sinon celui de la femme. Jusqu’aujourd’hui, la parcelle n’est toujours pas en règle à cause de cette mésentente.

Avec toutes ces difficultés, cette veuve demande le soutien des autorités militaires pour trouver du travail et aussi la modification des documents sur lesquels elle a donné son accord « naïvement », pour être représentée par son beau-père.

« Je voulais les solliciter de nous aider avec un travail pour qu’on puisse prendre soins de nos familles. Je leur demande de m’aider à mettre mon nom sur les papiers pour pouvoir profiter de l’aide afin de prendre soin de mon enfant. C’est une erreur que j’ai commise en acceptant de  mettre le nom de mon beau-père sur les papiers parce que depuis ce temps,  le vieux  ne cherche pas à savoir si l’enfant va bien ou bien s’il mange. Ce n’est pas son problème », regrette Adjara. 

Adjara termine en formulant une doléance.

«Je demande aux autorités, quand un homme meurt en laissant sa femme, ce n’est pas la peine de demander le nom de qui on va mettre sur les papiers. Qu’elles mettent automatiquement le nom de la femme pour qu’elle puisse prendre soins des enfants parce que quand l’homme n’est pas là, la femme a l’obligation de veiller sur les enfants et vice-versa. Pour moi, en tout cas, c’est passé. Mais c’est pour les cas à venir que je plaide », termine la jeune dame, les larmes aux yeux.

Plusieurs femmes sont dans cette situation. Contactées par faso7, elles déclinent la demande par peur. La peur de la belle-famille. Cette belle-famille qui est censée être leur deuxième famille.

Mais pourquoi les veuves des soldats vivent-elles cette situation ?

Pour aborder le sujet, nous avons pris rendez-vous avec le Dr Gnessis Siaka, sociologue chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique du Burkina Faso (CNRST). Le jeudi 17 novembre 2022, nous le rencontrons au sein de l’Institut des Sciences des Sociétés.

Ce chercheur reconnait que l’exclusion sociale des veuves est une réalité. Les veuves des éléments des forces armés tombés ne sont pas épargnées.

Quand un soldat tombe les armes à la main, de l’avis du Dr Gnessis Siaka, il n’y a pas de rassemblement de la famille pour les salutations. C’est un « décès rouge, une mort rouge » Pour la société, ce n’est pas une « bonne mort ».

« Les mentalités qui sont dans nos sociétés font qu’on pense que le soldat qui se fait tuer au front, est mort accidentellement et qu’il ne peut pas mériter tous les hommages, les funérailles, alors que ça devait être le contraire. On estime qu’ils sont insaluts parce que cette situation risque de se produire sur un autre membre de la famille», explique Dr Gnessis.

Puisqu’il ne s’agit pas d’une « bonne mort », les veuves de ces soldats tombés en payent les frais. « En ce qui concerne les veuves, ce sont les mêmes stéréotypes, les mêmes représentations de la vie familiale qui amènent certaines familles à considérer la veuve de soldat tombé comme étant responsable du décès de son mari. Pour eux, la femme porte malheur. Ce qui fait que son mari est allé combattre et il est décédé », précise-t-il.

Avec ces stéréotypes, s’installe un comportement de méfiance entre la famille et la belle-fille. « Désormais elle est exclue. Elle est considérée comme étant responsable du malheur qui arrive à la famille. Et pire encore. On va lui arracher ce qu’elle avait avec son mari comme bien matériel, comme bien financier. On va l’empêcher d’accéder aux biens de son mari », relate le chercheur au CNRST.

Pour lui, il faut un suivi psychologique pour les veuves qui subissent le double poids de la perte du mari et de stéréotypes de la société.

« Les soldats qui sont décédés, on connait leurs familles. On les rencontre et on tient ce discours de sensibilisation », conseille-t-il.

Ce qu’il faut faire pour éviter que les veuves des soldats tombées soient exclues ou récriminées, est la sensibilisation des belles-familles pour faire en sorte que l’épouse de leur enfant ne soit pas considérée comme étant source de malheur pour la famille.

« Le gros travail doit être fait dans la belle-famille, la famille du soldat décédé pour sensibiliser les parents à ne pas considérer ce qui est arrivé à leur enfant comme un malheur. C’est un sacrifice que le soldat a consenti pour la nation. C’est le métier qu’il a choisi avec tous les risques possibles et c’est aussi un métier où on se donne corps et âme pour la nation. Ça doit être une fierté pour la famille de savoir qu’un membre de cette famille s’est engagé pour défendre la nation, y laisser la vie ce n’est pas un choix du soldat. Quand ça arrive, les soldats qui sont décédés  au front sont connus, on connait leurs familles. On les rencontre  et on tient ce discours de sensibilisation  avec des spécialistes, pour expliquer à ne pas considérer cette mort comme une mauvaise mort et que leur belle-fille n’est pas malchanceuse », révèle Dr Gnessis.

Selon Dr Gnessis Siaka, sociologue chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique du Burkina Faso (CNRST), il faut sensibiliser les belles-familles pour éviter que les belles-filles veuves soient exclues .

Outre ces difficultés, s’ajoute le problème d’indemnisation des veuves non mariées légalement, il trouve qu’il y a le droit coutumier. Et il y a des témoins qui peuvent attester que la femme est la veuve du soldat décédé.

« Par moment on se focalise sur l’administratif, sur le droit et on oublie que ce n’est pas tous les couples qui sont mariés légalement à la mairie. C’est de considérer notre réalité pour ne pas brimer certaines veuves parce que les beaux-parents qui sont de mauvaise foi s’appuient aussi sur ces réalités. Nous sommes dans une situation où le soldat est décédé. Il a des enfants, il a son épouse. Ce qu’il souhaite,  ce n’est pas que son épouse soit dans la rue. Il faut honorer la mémoire de ce soldat qui s’est sacrifié pour le pays et la meilleure manière d’honorer leur mémoire, c’est de mettre leur famille en sécurité. D’abord leur épouse et ensuite leurs enfants et leurs parents. Si la situation arrive et l’épouse, les enfants souffrent par manque d’un papier administratif, ce n’est pas normal », conclut le sociologue.

Alors, n’est-il pas temps de prendre en compte le mariage religieux et coutumier dans la législation burkinabè ? Surtout dans ce contexte où la survie du pays est à l’ordre du jour et que le sacrifice suprême est le prix à payer pour chaque combattant burkinabè, qu’il soit marié légalement ou pas ? Le débat est lancé.

Alice Suglimani THIOMBIANO

Faso7

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