Yacouba Ladji Bama : Le Burkina Faso a «plus besoin » d’une « moralisation de la vie publique»

Yacouba Ladji Bama, journaliste d’investigation s’est prêté, le dimanche 9 octobre 2022, aux questions de Faso7 sur la situation nationale marquée par l’arrivée au pouvoir du Capitaine Ibrahim Traoré qui a renversé le Lieutenant-colonel Sandaogo Damiba.

Faso7 : Le Président Damiba a été renversé par le Capitaine Traoré. Quelle lecture faites-vous de ces évènements ?

Yacouba Ladji Bama : Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Il s’agit là d’une suite logique des faits. Quand on prend le pouvoir dans un chaos, surtout quand on tire prétexte de ce chaos pour le faire, et dès qu’on s’installe au palais on oublie très vite les circonstances et les raisons qui y ont prévalu, et pire on travaille à approfondir le chaos, quand on va jusqu’à se laisser obnubiler par les délices du pouvoir et oublier ses propres frères d’armes souvent dans le dénuement au front à la merci de l’ennemi, ce genre de dénouement devient implacable.

Faso7 : Beaucoup de Burkinabè sont enthousiastes quant à l’arrivée au pouvoir du Capitaine Traoré. L’êtes-vous également ?

Yacouba Ladji Bama : Pas outre mesure. Juste parce qu’un imposteur a été écarté. Au-delà de ça, je ne crois pas qu’il y ait matière à se laisser aller à une autosatisfaction trop débordante quand on sait l’ampleur de la catastrophe dans laquelle la patrie se retrouve en ce moment. Il faut juste capitaliser les avantages de ce changement et retrousser immédiatement les manches pour se remettre au travail.

Faso7 : L’une des raisons à l’avènement des deux derniers coups d’Etat, c’est la situation sécuritaire. Ne craignez-vous pas un éternel recommencement ?

Yacouba Ladji Bama : Malheureusement, cela ne pourra que se répéter tant qu’il n’y aura pas des dirigeants vraiment dévoués pour la cause de la patrie. Tant que des aventuriers, des commerçants politiques, continueront de croire qu’ils peuvent ruser avec leurs compatriotes, tant que des gens s’empareront du pouvoir, quelle que soit la manière (coup d’Etat ou élection) sans être à la hauteur des réels défis et attentes actuelles de ce peuple, tant que les gens qui viendront au pouvoir ne comprendront pas que ce pays a radicalement changé, qu’on ne peut plus le gouverner dans le mensonge et le vol, tant que les dirigeants ne comprendront pas qu’on ne vient pas à la tête du pays pour soi-même mais pour servir ses concitoyens, nous serons toujours dans ce recommencement permanent. C’est triste, mais il en sera ainsi jusqu’à ce que cela soit entendu par tous.

Faso7 : Des Burkinabè craignent que l’armée ne ressorte encore plus divisée avec ces coups d’Etat. Qu’en dites-vous ?

Yacouba Ladji Bama : Cela peut être redouté. Mais ce qui manque le plus à ce pays et par ricochet à son armée, c’est un leadership digne du nom. Un leadership capable de remettre les pendules à l’heure et remettre chaque citoyen à sa bonne place. Dès que ce leadership qui fera l’unanimité, à travers le bon exemple qu’il donnera et les valeurs qu’il incarnera, sera en place, l’Etat recouvrera toute son autorité perdue et tout le monde se mettra au pas, y compris dans l’armée.

Aucun pays, quelle que soit sa puissance, fut-il même ancien colonisateur, ne doit pouvoir s’arroger le droit de dicter à un autre le choix de ses partenaires

Faso7 : Le nouveau groupe au pouvoir a annoncé la désignation d’un président civil ou militaire. Lequel serait mieux pour conduire cette transition ?

Yacouba Ladji Bama : J’ai pour habitude de dire que pour moi, la bonne question n’est pas celle-là. Militaire ou civil est à mon avis très loin d’être une question pertinente. De part et d’autre, les proportions d’imposteurs et bonnes gens sont constantes et s’équivalent. C’est pourquoi à la place de cette question, je préconise tout simplement qu’on pose celle de la qualité de l’homme ou de la femme, militaire ou civil, à envoyer au palais. Et Dieu seul sait combien ce pays regorge de personnes de qualité des deux côtés.

Faso7 : Il y a des Burkinabè qui appellent à plus de coopération avec la Russie au détriment de la France. Quel est votre avis ?

Yacouba Ladji Bama : Pour ma part, je n’appellerai pas à plus de coopération avec un partenaire au détriment d’un autre. Dans le village planétaire dans lequel nous évoluons aujourd’hui, chaque pays doit pouvoir en toute souveraineté choisir les partenaires avec lesquels il veut commercer.

Aucun pays, quelle que soit sa puissance, fut-il même ancien colonisateur, ne doit pouvoir s’arroger le droit de dicter à un autre le choix de ses partenaires. Le temps où la France pouvait se targuer d’avoir un pré carré en Afrique, dans lequel elle pouvait interdire à tout autre pays où puissance qui ne serait pas de son goût de s’aventurer est totalement révolu.

Le Burkina Faso en tant que pays souverain doit pouvoir être libre de tisser des relations dans les domaines, sans exclusive, avec toute autre puissance, la Russie y compris naturellement. Maintenant, si cela ne convient pas à la France et qu’elle veut s’en aller, comme ce fut le cas au Mali par exemple, on ne pourra que dire “bon débarras” et l’accompagner tout simplement hors des frontières du Burkina Faso. Et la vie continuera.

Chaque citoyen a son rôle à jouer. C’est à ce seul prix que ce pays sera mené vers les horizons de son bonheur.

Faso7 : Des assises nationales sont annoncées. Quelles doivent être les réformes les plus urgentes selon vous ?

Yacouba Ladji Bama : Les réformes les plus urgentes de mon point de vue sont d’ordre moral. Ce dont ce pays a le plus besoin en urgence aujourd’hui, c’est une moralisation de la vie publique. Il faut engager en urgence une traque sans merci contre la corruption, le vol, la dépravation des mœurs politiques.  Voici les noms des principaux maux qui ont précipité ce pays dans le gouffre dans lequel il se retrouve en ce moment.

Dès que victoires de taille seront engrangées sur ce terrain, cela aura inévitablement une incidence positive et très rapide sur tous les segments de la société qui commencera à respirer d’un nouvel air.

Faso7 : Un dernier mot ?

Yacouba Ladji Bama : Féliciter la jeunesse burkinabè pour son rôle dans les tournants décisifs de la vie nationale et l’appeler à rester toujours debout, sur le qui-vive, toujours prête à répondre chaque fois qu’une déviance au niveau du gouvernail l’exige. Que les uns et les autres évitent de croire qu’il existe des hommes providentiels à qui ils peuvent confier intégralement leur destinée et rentrer chez eux pour dormir, à charge pour ces hommes providentiels de créer le bonheur pour tous à l’absence de tous.

Ceci est une véritable illusion. Cela n’existe nulle part. Le bonheur, le développement national est une co-construction de tous les fils et filles du pays. Les dirigeants ont besoin, pour bien faire, de la sentinelle qu’est le citoyen, à travers sa veille citoyenne. Chaque citoyen a son rôle à jouer. C’est à ce seul prix que ce pays sera mené vers les horizons de son bonheur.

Propos recueillis par Ignace Ismaël NABOLE

Faso7

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