Burkina Faso : « Nous n’avons pas suffisamment rêvé notre cinéma » (Désiré Yaméogo)

L’acteur de cinéma, Désiré Yaméogo, est arrivé dans le 7e art à travers un mélange de curiosités, de besoin de découverte. L’acteur était dans les locaux de Faso7, le mardi 26 juillet 2022 pour partager son expérience. Homme de théâtre, marionnettiste, ce monument du cinéma burkinabè qui a plusieurs cordes à son arc a décrypté les maux qui minent le 7e art burkinabè et proposé quelques pistes de solutions. Interview !

 

Faso7 : Des films et séries, « Ça tourne à Ouaga », « En attendant le vote des bêtes sauvages », « Mounia et Rama », « Sankara et moi »  etc. Etes-vous épanoui en tant qu’acteur ?

Désiré Yaméogo : L’épanouissement pour moi, est au pluriel. Par rapport à ce qui m’a conduit au cinéma, qui, petit-à petit est devenu, comment je justifie mon approche du monde, ma participation à l’éveil des consciences, dans ce sens, je suis épanoui. Je suis épanoui aussi parce qu’il y a quelques expériences où, à travers des jeunes frères, des amis, des connaissances, on a souvent l’impression d’avoir fait œuvre utile parce que l’un ou l’autre a apprécié un travail, a appris quelque chose. Dans ce sens aussi, je suis épanoui.

Mais comme l’épanouissement, il est aussi financier, là, je pourrais dire comme l’autre que c’est assez « scrogneugneu ».

Faso7 : Est-ce à dire que le métier ne nourrit pas son homme ?

Désiré Yaméogo : Là aussi, c’est une assertion parce que d’autres s’en sortent. Ça dépend de chacun avec son circuit, son cursus, son jour et son heure parce que dans toutes ces choses, il faut que ton jour et ton heure arrivent. Donc, si je déclare que ça ne nourrit pas son homme, je peux peut-être me tromper.

Mais de façon générale, les acteurs, les comédiens de cinéma d’une manière générale, peinent, s’ils devaient compter uniquement sur leur travail d’acteur.

Faso7 : Parlons du film « Sankara et moi ». Comment avez-vous vécu le fait d’incarner le rôle de Thomas Sankara ?

Désiré Yaméogo : [Suivez la réponse dans cette vidéo]

Faso7 : Est-ce que Désiré Yaméogo est resté le même après « Sankara et moi » ?

Désiré Yaméogo : Ce qui a changé, c’est l’expérience de comédien que j’ai pu faire. Il fallait que j’étudie, que je maîtrise les dialogues, le jeu de Tom et ensuite, souvent, c’est juste à la séquence d’après que je dois rendre le rôle de Thomas. Donc, il faut s’habiller, il faut changer les maquillages, la barbe et jouer dans de nouveaux décors.

C’était une belle expérience de pouvoir passer d’une séquence où on est Tom, ensuite se changer pour être Thomas avec les dialogues. C’est capitalisable en termes d’expériences.

Faso7 : Quel est le rôle dans un film ou une série qui vous a plus marqué ?

Désiré Yaméogo : Je vais citer deux qui me viennent à l’esprit. C’est « Sankara et moi », compte tenu de la complexité du rôle et, récemment, dans « Me Tounkara » où je suis un avocat proprement sale. Ça m’a fait un nouveau défi. Donc, finalement, je ne sais pas si je suis propre ou sale en tant que Yaméogo Désiré (rires).

Dans le rôle, j’étais un avocat, apparemment bien, mais dans le fond, je fais beaucoup de trafics humains et j’ai dû le faire comme si c’était la vérité pour moi.

Faso7 : Vous est-il déjà arrivé de refuser un rôle ?

Désiré Yaméogo : Oui ! En général, je ne refuse pas, mais il est arrivé des fois si le scénario est mal écrit. J’ai un frère à qui j’ai dit que je ne peux pas jouer dans son film parce que le scénario est mal écrit et s’il est mal écrit, si la séquence en elle-même tient dans une logique où je vois que culturellement ça peut se justifier, je peux le faire, quitte à ce qu’on me critique après. Même là, la séquence n’était pas bien. J’ai refusé.

Faso7 : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans votre carrière ?

Désiré Yaméogo : [Suivez la réponse dans cette vidéo]

Faso7 : Vous venez d’évoquer la question des cachets. Vous est-il déjà arrivé de réclamer votre cachet avant de l’avoir ?

Désiré Yaméogo : Oui ! Ça arrive. Il est non seulement faible, mais chacun tire la couverture de son côté. Là aussi, c’est la même critique que je fais. Nous n’avons pas suffisamment rêvé notre cinéma pour pouvoir prendre en compte tous ces aspects.

Et pour moi, c’est parce que nous sommes animés d’un mental de pauvre que nous n’avons pas pu prendre de l’altitude pour voir toutes ces choses à temps.

Quelques fois, le cachet, il n’est même pas venu. Ou bien s’il est venu, il est trop faible ou on vous dit attendez, dans tant de jours, ça viendra…et ensuite, il faut courir derrière.

Faso7 : Est-ce que vous avez l’impression que les Burkinabè estiment, valorisent les acteurs de cinéma ?

Désiré Yaméogo : Je crois que oui. Sincèrement ! C’est quand vous voyez le retour de personnes qui ne sont pas dans votre milieu, à partir d’eux, je pense qu’on peut valablement apprécier si elles ont de l’intérêt pour notre cinéma ou pas.

L’histoire est récente où les salles étaient pleines. Mais maintenant, pour des raisons diverses, on peine oui, mais d’une manière générale, les gens aiment le cinéma burkinabè.

Faso7 : Votre actualité, c’est aussi des formations que vous initiez. Actuellement, avec GSK et Pagnangdé, une séance est prévue du 8 au 31 août 2022. Déjà, pourquoi une telle initiative ?

Désiré Yaméogo : L’initiative vient de Limohra film d’un de nos jeunes frères qui est le promoteur. Comme lui-même, il est acteur, il a décidé de donner des outils supplémentaires à ceux qui connaissent déjà ou de permettre à ceux qui ne sont pas outillés d’avoir une initiation, parce qu’étant dans le milieu, il voit forcément le problème de l’acteur dans la chaîne de production d’un film.

Souvent, quand nous disons acteur, nous voyons juste celui qui est à l’affiche et qui joue, mais l’acteur, c’est une personne. Et souvent, le fait de ne pas le comprendre peut amener des frictions.

J’ai eu un ami de par le passé qui avait enceinté une fille. Il est venu chez moi et a dit que la fille veut lui faire des misères, qu’elle ne sait pas que nous sommes des artistes non ? J’ai dit, ne répète plus ça. Au contraire, quand tu es artiste, tu dois avoir une vie qui est très réglée. C’est une vie à prendre au sérieux. Ce n’est pas une vie de débauche.

Donc, toutes ces choses vont faire partie des échanges jusqu’à ce qu’on puisse donner suffisamment au comédien, des connaissances sur ce que c’est que le métier. On n’est pas amené à tout faire, mais doit comprendre ce qui est de notre ressort pour qu’un film réussisse. Donc, avec Pagnangdé et GSK qui ont une très grande expérience, si j’ajoute ma part contributive, on pourrait donner une formation qui tienne.

Le problème aussi, nous voyons beaucoup de formations qui se font, mais si vous interrogez la profession de comédien, souvent, ça n’apporte pas de la spécificité. Tu prends par exemple quelqu’un qui a fait quatre formations, mais c’est comme s’il n’avait pas fait une seule formation.

Donc, on est concentré sur le sujet de manière à pouvoir effectivement à trois, apporter une plus-value aux participants.

Désiré Yaméogo : « Il y a beaucoup de jeunes qui sont plus sages que des ainés » – © Faso7

Faso7 : De manière globale, comment se passe le transfert de compétences entre nouvelle et ancienne génération d’acteurs ?

Désiré Yaméogo : Je suis dans une forme d’engagement, dans un combat où j’ai plusieurs défis en même temps. Si vous suivez l’actualité, les jeunes disent, dehors la France, je n’aime pas la France. Mais en retour, tout ce que nous faisons, nous allons puiser chez eux.

L’engagement pour moi, c’est voir toutes les personnes qui sont des livres, même si ces livres ne sont pas écrits. Avant, on nous disait des choses oralement, mais notre société tenait droit. Je ne dis pas que nos formations ou ma conception de comment passer le témoin aux jeunes doit se passer juste par des bavardages oraux, mais il est important que notre expérience personnelle puisse contribuer.

Maintenant, c’est à nous, en tant que formateurs, de pouvoir formuler une méthode pour que, étape par étape, selon les besoins, quelqu’un qui arrive à savoir ce que c’est que le cinéma burkinabè. Souvent, on n’a pas le choix, on va puiser dans certains livres pour que les apprenants puissent, après, aller s’outiller. Mais pour moi, ça, c’est accessoire. Les gens ont trop lu. Ils sont devenus de grands gueulards à la télé. On parle trop, mais on ne fait rien de bon.

Donc, je suis dans cette dynamique de partage d’expériences. Mais il faut organiser la pensée, la structurer. Je vous donne un exemple. Beaucoup de gens vont vous dire : ‘’il faut convoquer un personnage’’. On ne se rend pas compte, mais tout le monde dit ça parce que quelqu’un l’a écrit.

J’ai fait du cinéma, j’ai regardé des choses autour de moi et je me rends compte qu’en réalité, on ne peut pas convoquer un personnage en tant que comédien. Comment je le convoque ? Quand je vous convoque, c’est que vous venez comme une entité. J’ai en face de moi un personnage alors que je dois être ce personnage. Donc tout ce que je peux, j’explore le personnage, le terme existe, à partir du scénario et je prends un peu pour constituer un puzzle qui s’appelle un personnage.

Par contre, un scénariste convoque un personnage, parce que c’est lui qui écrit. Il fait une grille de caractérisation, plein de choses et je dis, tiens, j’appelle un catéchiste. Moi, je viens pour jouer ton catéchiste.

Développement du cinéma : « Ne mettons pas 100 ans à faire ce que les autres mettent cinq ans à faire » (Désiré Yaméogo) – © Faso7

Faso7 : Mais est-ce que vous sentez l’envie des plus jeunes de venir vers vous pour s’inspirer de votre expérience ?

Désiré Yaméogo : Oui ! Et c’est avec beaucoup de joie au cœur que je le dis. Quand on voit certains jeunes, on croit qu’ils sont impolis, mais en fait, il y a beaucoup de jeunes qui sont plus sages que des ainés. Ils ont des rêves, des ambitions très poussées, et ils ont cette humilité, cette discipline que tu te demandes, m’bon, on nous donne cette image d’une société où les jeunes sont un peu dépravés, insoucieux, ils font les bagarres des autres.

Mais il y a plein de jeunes en réalité qu’on n’entend pas. Rien qu’hier (lundi 25 juillet 2022, ndlr), ce sont des jeunes qui se sont organisés pour venir m’exposer leur projet et ils veulent quelqu’un qui va leur dire la vérité dès le départ. Ils m’appellent papa. Donc, à votre question, oui ! Il y a beaucoup d’engouement.

Faso7 : A bien regarder, le dernier Etalon d’or burkinabè au FESPACO date de 1997 avec « Buud Yam » de Gaston Kaboré. Pensez-vous que la qualité des films burkinabè est en baisse ?

Désiré Yaméogo : [Suivez la réponse dans cette vidéo]

Faso7 : Dites-nous, qu’en est-il de la participation du politique pour l’essor du cinéma burkinabè ?

Désiré Yaméogo : Je n’ai pas toutes les informations, mais déjà, ce que je peux vous dire, c’est que vous voyez le Fonds de développement culturel et touristique (FDCT), c’est une volonté de l’Etat et nos amis tant détestés et aimés, les Blancs, ont une grosse part dedans. Quand c’est comme ça, nous, on ne crache pas dessus (rires). Mais ce sont eux qui injectent beaucoup d’argent pour la création du cinéma.

Récemment, un autre guichet ‘’Paspanga’’ qui va permettre aux créateurs d’avoir une sorte de laboratoire, capacité de financement, accompagnement. Tout cela, c’est la volonté de l’Etat. Je pense que l’Etat a montré suffisamment d’ouverture d’esprit. Mais ce n’est pas l’Etat, l’acteur sur le terrain. A un moment donné, il faut que les acteurs du cinéma, eux-mêmes, arrivent à formuler une vision suffisamment claire avec un mécanisme qui permet à l’Etat d’accompagner. Mais il y a des choses qui sont en marche.

Actuellement, on est en train de batailler avec la Direction générale du cinéma et de l’audio-visuel pour qu’on puisse avoir le Centre national du cinéma et de l’audio-visuel qui va avoir un fonctionnement autonome parce que sur chaque facture d’électricité, chacun paie une taxe, mais on ne sait où ça passe. Avec ce Centre, je pense que les choses vont aller. Mais comme dirait l’autre, ‘’aimons-nous vivants’’. Ne mettons pas 100 ans à faire ce que les autres mettent cinq ans à faire.

Faso7 : Parlant aussi du mécénat dans le cinéma, est-ce que cela n’est pas un frein à la liberté d’expression du scénariste ?

Désiré Yaméogo : [Suivez la réponse dans cette vidéo]

Faso7 : Mais que doivent faire les acteurs du monde du cinéma pour redonner au cinéma burkinabè, son rayonnement d’antan ?

Désiré Yaméogo : D’abord, c’est notre sérieux. Il faut être formé et pour se former, j’ai déjà dit à certains jeunes, qu’on se forme, le monde nous forme. Tout ce que nous regardons dehors, c’est une formation.

Une fois que l’acteur est formé, il fait le distinguo entre moi Yaméogo Désiré et El hadj Boubacar dont j’incarne le rôle. Si on n’est pas formé, on ne pourra pas aider nos réalisateurs à rêver aussi.

Faso7 : Le Burkina Faso traverse des moments difficiles, quel est votre message à l’endroit des Burkinabè ?

Désiré Yaméogo : [Suivez la réponse dans cette vidéo]

Interview réalisée par Ignace Ismaël NABOLE

Faso7

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