Abdoul Karim Sango : «Damiba et son équipe sont pris à leur propre piège»

Abdoul Karim Sango, Juriste, Président du Parti de la renaissance nationale (PAREN), ancien ministre de la Culture sous Roch Kaboré, s’est prêté, le lundi 16 mai 2022, aux questions de Faso7. L’actualité nationale marquée par la situation sécuritaire, le bilan des 100 jours de la gestion de Sandaogo Damiba ont été, entre autres, les sujets au centre de l’interview.

Faso7 : Actualité oblige, le samedi 14 mai 2022, une journaliste de TV5Monde a été expulsée par Kemi Séba. Quelle lecture faites-vous de cet acte ?

Abdoul Karim Sango : Il est extrêmement dangereux que des individus s’autorisent le droit de porter gravement atteinte à la liberté de presse, à la liberté d’opinion. Chacun est libre dans un système démocratique, de défendre les causes qu’il estime être justes. C’est en cela que, très certainement, les panafricanistes, organisés autour de Kemi Séba sont libres de dire qu’ils sont pour ou contre un système donné. Il s’agit en l’espèce ici, du système politique français.

Je n’ai pas de jugement à apporter sur la pertinence ou l’impertinence de cette cause. Mais il reste établi que cette liberté qui leur permet, eux, de se manifester, c’est cette même liberté qui permet à la presse et aux journalistes de rendre compte. On ne peut pas, au nom de la démocratie, faire prévaloir soi-même ses opinions et, au nom de la démocratie, de la liberté, porter atteinte aux libertés et à la démocratie pour les autres.

Je salue la réaction des organisations professionnelles des médias. Elles ont fait preuve d’un sens très élevé de la responsabilité.

Faso7 : Dans la même lancée, il y a cette volonté affichée des Africains de s’auto-prendre en charge. On voit çà et là des manifestations contre la politique française. Au regard des différents mouvements dans les pays comme le Tchad, le Mali, le Burkina Faso, pensez-vous que cette jeunesse africaine est sur la bonne voie ?

Abdoul Karim Sango : Je pense que le combat qui consiste à vouloir affirmer davantage l’indépendance des Etats africains est un combat légitime, est un combat d’honneur, est un combat pour le bonheur des peuples africains.

Il ne faut pas se voiler la face. L’Afrique a été méprisée. L’Afrique a été torturée. L’Afrique a été humiliée et cela remonte depuis la traite des esclaves. Il ne faut pas oublier que pendant plus de 400 ans, ce sont plus de 15 millions de dignes Africains qui ont été déportés comme des bêtes de somme pour aller participer au développement de ceux qui nous méprisent aujourd’hui.

Il ne faut pas oublier que la colonisation était un projet négationniste qui a été très bien dénoncé par Aimé Césaire dans son discours sur le colonialisme. La colonisation a été une continuité de l’esclavage.

De ce point de vue, la jeunesse africaine, décomplexée, de plus en plus instruite, ouverte au monde, a raison de dire qu’il est temps d’arrêter tout cela. Mais, si nous avons subi les affres de l’esclave, de la colonisation, de la néo colonisation, de la mondialisation, c’est par la faute de certains Africains qui se sont faits complices de l’impérialisme.

Mais là où je me méfie des panafricanistes ‘’nouvelle génération’’, c’est de penser qu’il y a de bons impérialistes. En d’autres termes, dans ma tête, c’est clair : non à l’impérialisme français, non à l’impérialisme russe, non à l’impérialisme américain, non à l’impérialisme chinois. L’impérialisme, quelle que soit son origine, n’a qu’un seul but, c’est tuer en chaque peuple, tous les moyens de l’auto-prise en charge.

L’impérialisme crée toujours dans l’esprit de celui qu’il veut asservir, un complexe. C’est ça que je trouve être une erreur. Le brillant intellectuel américain, d’origine palestinienne,  Edward Said,  a écrit un excellent ouvrage « Culture et impérialisme »,  où il dénonce de façon documentée cet état de fait.

Avec le vent de l’histoire qui est en marche, soit les élites politiques africaines comprennent ça et posent sur la table les vrais débats, les vraies questions, soit la jeunesse africaine, peut-être de la mauvaise manière, va mettre un terme, de façon radicale, à tout ce mépris  qu’on a vu. Ce qui est en jeu ici c’est qu’il  est temps que les richesses des Africains profitent premièrement, principalement aux Africains.

Le dire, cela ne veut pas dire qu’on n’aime pas la France. Pour ce qui me concerne, j’aime plus le Burkina Faso et l’Afrique que toute autre partie du monde.  C’est ici que se joue l’avenir de mes enfants !

100 jours de Damiba : «Sur la gouvernance, pour le moment, ils ne font pas mieux» (Abdoul Karim Sango)

Faso7 : Vous avez tantôt dit « de se poser les vrais débats, les vraies questions ». Quelles sont ces « vraies questions » ?

Abdoul Karim Sango : C’est la question de l’indépendance des peuples africains, des Etats africains. C’est la question de savoir à qui profitent véritablement les grandes richesses. Comme j’aime à le dire, on n’a pas besoin de faire science po pour s’interroger. Pourquoi le continent qui a le plus de ressources regorge le plus grand nombre de pauvres ? Pourquoi ceux qui n’ont pas ces ressources, ce sont eux qui sont plus riches et ils viennent nous donner l’aumône avec une forme de condescendance ?

Pourquoi après 60 ans d’indépendance, nous sommes incapables au Burkina Faso, par exemple, de transformer le coton ? Il faut que nous puissions commencer à transformer nos matières premières. Regardez l’or du Burkina Faso. Ça fait combien de décennies que nous produisons l’or ? Nous nous contentons de l’exportation brute. Le Rwanda qui ne produit pas de l’or a créé une usine de raffinerie d’or. Est-ce compliquer à comprendre cela ? Voilà comment on trouvera de l’emploi pour nos enfants !

Faso7 : Parfois, il y a cet argument qui dit que les dirigeants africains n’ont pas les coudées franches. Vous qui avez été membre du gouvernement sous Roch Kaboré, est-ce que cet argument tient ?

Abdoul Karim Sango : Je ne peux pas vous le dire sur tous les sujets. Mais j’ai eu le sentiment, par moment, pour avoir été conseiller (de Roch Kaboré, ndlr), je ne peux pas tout dire, mais j’ai eu des discussions franches avec le président Roch (Kaboré) qui était un patriote qui aimait ce pays. Il m’a paru souvent triste, embarrassé, sur certains sujets et de l’incompréhension des autres dirigeants politiques africains.

Il y a un chef d’Etat, il est décédé, paix à son âme, le Président IBK (Ibrahim Boubacar Keita du Mali, ndlr). J’ai eu la chance de le rencontrer en privé, à Dakar. Le Mali venait de subir une attaque terroriste terrible. Le président, pour diverses raisons, il  avait de l’estime pour moi et aimait bien me taquiner. Je l’ai vu pendant trente minutes ce jour-là. Le président IBK m’a dit : ‘’mon fils, c’est la France. Tout ça, c’est la France qui nous empêche de sortir de ce problème’’. Il me l’a confié. Sans plus de détails.

Un jour, le Burkina Faso a été attaqué et on a dit que les terroristes sont rentrés au Niger ou au Mali. J’ai écrit au Président (Roch Kaboré, ndlr) pour lui présenter ma lecture. Je lui ai demandé pourquoi le Burkina Faso, le Niger et le Mali, ne mettent pas en commun les moyens pour traquer ces gens ?

Deuxième élément, j’ai demandé pourquoi on ne consacre pas dans le cadre d’un accord, le droit de poursuite sur le territoire de l’un ou l’autre ? Vous savez ce que le Président m’a dit ? Ah j’en ai été triste et très triste ! Le Président m’a dit : ‘’mais Sango, arrête de faire de la philosophie. Regarde toi-même comment cette affaire de G5 Sahel piétine. Tu ne vois pas ça ?’’. Sans plus de détails.

Vous avez vu que la France n’intervient pas beaucoup au Burkina Faso parce que nos dirigeants ne veulent pas. Pour toute intervention de Barkhane, il faut un accord exprès du Président. Notre armée a une certaine fierté. Elle traverse des difficultés, mais j’admire cette fierté. Il faut seulement que ça se transforme par plus de gains sur le terrain face à la montée des attaques criminelles.

Il y a eu des situations et j’ai des éléments. Les Français ont fait la démarche, ce sont nos dirigeants qui ont dit : ‘’nous ne voulons pas’’. Ça aussi, il faut le dire clairement au peuple !

Abdoul Karim Sango : «C’est la lâcheté et la faiblesse des gouvernants qui ont laissé prospérer l’extrémisme au Burkina Faso »

Faso7 : Ces démarches, c’était sous quel président ?

Abdoul Karim Sango : Sous Roch Kaboré et même sous ce régime. D’autres sources peuvent le confirmer.

Faso7 : Pour revenir à la Transition, cela fait plus de 100 jours que Sandaogo Damiba et ses hommes gèrent le pouvoir. Quel bilan dressez-vous ?

Abdoul Karim Sango : Je pense que le Président Damiba et son équipe, ils sont pris à leur propre piège. Pour l’analyste politique que je suis, pour l’homme politique que je suis, je n’espérais pas mieux, sur le motif principal qui a justifié le coup d’Etat, c’est la sécurité.

Je pense qu’on a eu tort d’indexer, de jeter une sorte d’anathème sur le Président Roch (Kaboré) et son régime face à l’incapacité d’apporter des solutions efficaces à une crise aussi complexe dont on ne sait même pas quelle est la nature véritable. Le discours démagogique qui a consisté à faire croire que c’était la faute du régime rattrape ceux qui ont tenu ce discours. Ce qu’il nous fallait c’était l’union des fils et filles de ce pays ! Aucun régime sans cette union ne peut venir à bout d’un phénomène pareil.

Je suis au regret de constater que les activistes qui étaient à l’avant-garde, qui relayaient toujours les lacunes, les insuffisances du régime sont tous devenus curieusement, subitement, aphones comme s’il n’y avait plus rien. Or, rien que l’Economiste du Faso de cette semaine, je ne sais pas si les chiffres sont exacts, mais c’est un journal qui est sérieux, ils ont dit qu’en 100 jours, on a eu plus de 500 morts. C’est loin du discours qui justifie le coup d’Etat.

Si mes chiffres sont bons, depuis que les attaques ont commencé, en 5 ans, on était à près de 2000 morts. Si en 3 mois on est à plus de 500 morts, s’il n’y a pas une rupture, un coup d’arrêt sérieux à cette progression, en une année, on risque d’enregistrer autant de morts que sur toutes les années passées.

Ce qui, manifestement, objectivement, sans être un aigri, veut dire que sur ce chantier, le MPSR (Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration, ndlr) est en train d’échouer. Je crois d’ailleurs, que c’est conscient de cela même que le Président Damiba a dit qu’il faut le juger sur 5 mois. Je suis d’accord qu’on le juge sur 5 mois, mais je n’ai pas l’impression que les choses sont organisées pour qu’on assiste à une reprise en main de la situation. Sur ce plan, il y a un échec relatif.

Quelle est la difficulté que le Président Damiba a aujourd’hui ? En tant que militaire, il faut qu’il réfléchisse à la fois aux problèmes non militaires alors qu’il n’est pas toujours bien outillé à le faire.  Conséquence, il est dispersé. J’avais dit longtemps avant que le coup d’Etat est une mauvaise réponse à des vrais problèmes.

Sur le plan de la gouvernance, le seul point positif que je trouve dans ce régime, c’est la célérité avec laquelle ce régime sanctionne les fonctionnaires soupçonnés d’être impliqués dans la corruption ou dans des cas de dysfonctionnement de l’administration. Je les applaudis pour ça.  Dès que vous êtes soupçonné de fait de corruption, il faut dégager les gens. Ils font mieux que notre régime sur ce plan !

Sur la gouvernance, pour le moment, ils ne font pas mieux.

Sur la gouvernance toujours, j’estime que le Président Damiba et son MPSR doivent faire attention pour ne pas tomber dans la chasse aux sorcières. Vous prenez par exemple Monsieur Dissa qui était Directeur général de la SONABHY, il y a à peine six mois avant la chute du régime. Il a été enlevé sur quelle base ? Qu’est-ce qui lui est reproché ? Le rapport du Conseil des ministres n’a rien dit.

Pour le DG du cadastre enlevé, on a dit qu’il y a un problème de gestion, ONASER, il y a un problème de gestion. SONABEL, SOFITEX, on peut dire qu’ils ont duré.  Je salue la nomination des deux cadres SOFITEX et SONABEL, Ils semblent très bien connaitre leur secteur, selon mes informations. Actuellement, c’est la chasse à tous les DAF (Direction des affaires financières, ndlr), c’est la chasse à tous les DMP (Directeur des Marchés Publics, ndlr).

Tous ces hauts cadres de l’administration qui ont de l’expérience, quel est leur crime ? Le crime, c’est d’avoir été dans l’ancien régime. Ce n’est pas un délit que d’avoir été militant d’un parti politique ! C’est une liberté constitutionnelle. Le MPSR doit faire attention, parce que la roue tourne ! Hélas, elle tourne !

Un régime militaire doit être non partisan. C’est un régime qui doit agréger les meilleures compétences du pays pour pouvoir relever les énormes défis. Le Premier ministre Albert Ouédraogo, j’ai applaudi son discours à l’Assemblée nationale quand il a dit que son gouvernement se donnera tous les moyens pour mettre un terme à la politisation de l’administration. Savez-vous que tous les postes hautement stratégiques  pourvus en ce moment, si vous lisez la loi sur la prévention et répression de la corruption, il y a un article là-dedans qui dit que pour pourvoir ces postes, il faut procéder par l’appel à candidature en mettant l’accent sur le mérite, la probité morale,  etc.

Globalement, sur la gouvernance, pour le moment, ils ne font pas mieux.

Ce que je dis n’est pas théorique. A titre personnel, en tant que ministre, tous les postes stratégiques de mon département, tous ceux que je suis venu trouver qui étaient techniquement compétents, moralement compétents, je les ai maintenus pendant trois ans. J’ai souvent même été incompris par des frères de  de mon parti. Voilà le sens que je me fais de l’Etat. Et je souhaite qu’il en soit ainsi pour tous les Burkinabè.

Dernier élément, en termes de bilan, c’est la faiblesse du point de vue de la communication. La communication de ce régime est désastreuse. Ce régime ne se distingue pas du nôtre. Or ce régime intervient dans un contexte plus complexe puisqu’avec le coup d’Etat, les clivages se renforcent. Ça suscite des frustrations. Il y a des gens qui sont assis-là, chaque matin quand ils se réveillent, ils veulent que ça échoue. Il faut aussi que le régime travaille à réduire le camp des irréductibles. Et ça, ça suppose que vous ayez une communication qui assure et qui rassure.

Faso7 : Sur la communication, avez-vous des exemples précis ?

Abdoul Karim Sango : Oui ! La dernière en date, c’est la communication du ministre du commerce sur l’augmentation du prix (des hydrocarbures). L’argument principal qu’il a mis en avant, c’est un argument qui n’aurait jamais dû sortir. C’est un argument qui révèle que le gouvernement est incompétent.

On dit que les gens viennent acheter (le carburant) pour aller revendre, à cause de cela vous augmentez. Non ! Cette forme de trafic, vous luttez contre. C’est le travail de la douane. Si ce n’est pas fait, vous situez les responsabilités.

Si vous regardez mon jeune frère Lionel Bilgo (porte-parole du gouvernement, ndlr) qui avait la parole facile sur les plateaux de télévision, il est obligé de chercher les mots. Il se rend compte, à l’épreuve du pouvoir, qu’on ne peut pas parler facilement comme ça, que quand on porte la parole d’un gouvernement, il faut tourner 7 fois la langue avant de sortir un mot. Par exemple aujourd’hui, quelle est la position du Burkina Faso par rapport à la CEDEAO ? On ne sait pas. Tantôt sur le délai, on a tout réglé ici. Notre préoccupation, c’est la sécurité. Tantôt on veut l’accompagnement de la CEDEAO. Le peuple ne comprend rien. Alors que ce gouvernement, après le coup d’Etat, a bénéficié de l’indifférence de la population. Ce qu’il faut, c’est développer une communication qui rassure.

Aussi, il y a les tentatives de restriction des libertés des partis politiques, des associations. Ça ne passera pas…

Abdoul Karim Sango : « Un adversaire politique, on ne le garde pas trop loin de soi trop longtemps »

Faso7 : Avez-vous été muselé en tant que parti politique ?

Abdoul Karim Sango : Non, pas mon parti. Mais j’ai l’impression qu’on a présenté les partis politiques comme étant une sorte de peste, comme s’ils sont les seuls responsables.

Ils ont une grande responsabilité. Je suis d’accord là-dessus !  Et même là, les partis ne sont pas à être situés au même niveau. Le PAREN là, vous allez lui reprocher quoi ? Il faut être honnête souvent. Est-ce qu’on nous a donné le pouvoir ? Ce pays a été gouverné par le CDP pour prendre les 30 dernières années et le MPP. Nous, on avait deux députés, on a terminé avec un député. Vous voulez qu’on fasse quoi à l’Assemblée même ? Nous au PAREN, on a le meilleur projet politique pour sortir le Burkina Faso de la misère ! Les gens ne nous votent pas, parce qu’on n’a pas l’argent à distribuer !

Moi j’avais le ministère de la culture. Vous voulez que je fasse quoi ? Je n’ai même pas 0,5% du budget de l’Etat.  En tant que ministre, puis conseiller, je suis fier du travail que j’ai abattu ! La réserve nous oblige à ne pas tout dire au peuple ! J’alertais. J’ai aidé à contenir des situations. Ce n’est pas nous qui décidons puisque le peuple ne nous a jamais mis en position de décider. Donc, il ne faut pas venir dire que tout le monde est responsable. C’est faux ! C’est archi-faux !

Le Président Damiba, s’il peut m’entendre, ne peut pas gouverner efficacement ce pays s’il ne travaille pas à minimiser les points de rupture. Chaque trois mois, il lui faut rencontrer les acteurs politiques et sociaux, leur expliquer ses objectifs de départ, ses objectifs intermédiaires et ses objectifs finaux. Nelson Mandela dit, dans « Conversation avec moi-même », que les compromis sont indispensables pour diriger un pays. Et, c’est avec les adversaires que l’on fait des compromis, pas avec les amis. Un adversaire politique, on ne le garde pas trop loin de soi trop longtemps.

Faso7 : On voit que plusieurs localités du pays sont sous contrôle d’hommes armés, plus de 1,8 million de personnes déplacées internes, plus de 3 millions de personnes en insécurité alimentaire. Vers quelle destination le Burkina Faso court-il ?

Abdoul Karim Sango : Je ne veux pas être un prophète de l’apocalypse, mais il est évident que si nous maintenons cette mauvaise compréhension de la crise qui frappe notre pays, il n’y a rien à faire. Ce sont les portes de l’enfer. Depuis 2018, je dis aux gens, on mélange tout au Burkina Faso. Ce que nous vivons n’est pas pareil à ce que vivent les Maliens. C’est pour cela que j’avais été un peu d’accord avec le ministre de l’éducation quand il a dit que le Burkina Faso n’est pas le Mali. Deuxièmement, le Mali fait au moins 6 fois le Burkina, pareil que le Niger.

Troisièmement, sociologiquement, c’est la lâcheté et la faiblesse des gouvernants qui ont  laissé prospérer l’extrémisme au Burkina Faso. Le Burkina Faso est l’un des rares pays  de la sous-région où la religion n’est pas quelque chose qui sépare les gens. Il y a un excellent dialogue de religion et de culture qui est un atout que nous n’arrivons pas à exploiter en tant que gouvernant. .

Ce que nous vivons là, je l’ai dit à tous les partenaires au développement. Si nous continuons à nous armer, dans 100 ans, on n’aura pas vaincu ce qui est en train de se passer dans ce pays. Je l’ai défendu auprès de plusieurs partenaires du Burkina, que ce n’est pas par les armes que l’on combat cette forme de crise qui pose un problème des crises des identités. Les frustrations nées de la non-reconnaissance, de la non-prise en compte des identités plurielles conduit à la radicalisation. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Un peuple qu’on coupe de sa culture, à qui on greffe une culture exogène, ce peuple finit par se rebeller.

La réponse à cette crise, j’en suis convaincu, se trouve dans l’analyse et le recours aux mécanismes endogènes. Notre crise là, c’est à tort qu’on l’appelle attaque djihadiste. Aujourd’hui, nous souffrons plus d’une crise de type communautaire. Sous la pression, on a fait des confusions. On a tout mélangé. Il y a eu des problèmes mal réglés qui ont suscité des injustices. Celui qui ne veut pas accepter ça, c’est un monstre. C’est moi qui ai suggéré au Président Roch d’inscrire la réponse culturelle à l’Agenda du G5 Sahel.

Vous savez, sous le leadership du Boussouma (chef traditionnel, ndlr), on est allé réconcilier à Yirgou, les communautés peules et mossis. Malheureusement, selon ce que j’ai appris, l’Etat n’a pas joué franco. Sinon, ils avaient fait appel à des mécanismes endogènes puisque finalement les peuples, ce sont les mêmes. Les peuples ont souvent une histoire commune. Il y a les liens du mariage, d’adoption.

Je conviens que ce ne sera facile, mais la solution durable, c’est ce que les gens appellent à la réconciliation des cœurs, des esprits. Recourir, y compris au pardon dans certains cas ! Le chef de canton de Nouna l’a dit, je partage cette vision des choses. Il faut mettre les gens sur la même table.

Mais évidemment, il y a des zones où on est obligé de réorganiser l’armée. J’avais dit sous mon régime que c’est une honte que des voies nationales soient prises en otage par des terroristes, des criminels. L’armée doit mettre fin à cela. C’est leur travail. Ce sont eux qui ont été formés pour ça. Je ne sais pas si c’est l’argent qui manque, mais quand j’étais ministre, je pensais qu’il y avait les moyens.

C’est pour cela que j’attends avec beaucoup d’impatience le fameux audit de l’armée. Mais plus que l’audit financier, logistique, j’attends ce que mon ami Abdoulaye Barry appelle, l’audit moral. Comment nos soldats, historiquement vaillants, sont-ils arrivés à un niveau de démoralisation pareille ?

Le PAREN, toute modestie mise à part, est l’un des partis qui a une doctrine politique authentique qu’on appelle la troisième voie

Faso7 : Nous allons parler du Mali. On voit que les autorités de la Transition prennent certaines décisions que d’aucuns jugent courageuses notamment la rupture progressive des relations avec la France. Est-ce une voie que le Burkina Faso peut suivre ?

Abdoul Karim Sango : J’avais oublié de le dire dans le bilan des 100 jours, s’il y a un élément que j’apprécie chez le Président Damiba, c’est la prudence qu’il observe dans ce discours anti-français ou pro russe. Les problèmes sont un peu plus complexes. Je ne crois pas que la solution, ce soit cela.

Au Mali, je pense que même le Président Goïta et son équipe, ils en sont arrivés là à contre cœur. Je ne crois pas que c’était le plan de départ. Vous savez, quelle que soit la taille, la pauvreté, il y a des niveaux de mépris qu’on ne doit pas accepter. Je pense que les autorités françaises ont manqué de sagesse, de sang-froid. La France nous doit plus que nous lui devons. De la condescendance des élites politiques françaises, je peux comprendre la réaction de Goïta. Ils (françaises) disent qu’ils (dirigeants actuels du Mali) sont illégitimes. Soit ! Mais ce sont eux les dirigeants. Ça sert à quoi de répéter ça ? Ça les braque.

Le principe en droit international, c’est qu’on doit pouvoir dénoncer les accords. Mais le problème c’est que les accords ne sont jamais signés entre la France et nos Etats de façon transparente. Les accords de coopération, c’est dans les couloirs des palais présidentiels. Or en France, toute intervention de l’armée française à l’étranger, c’est un débat à l’Assemblée nationale. Pourquoi ce serait bien pour les Français et ça ne serait pas bien pour les Africains ?

Je souhaite que la raison gagne les esprits et les cœurs et qu’on comprenne qu’au-delà de Goïta, il s’agit de l’Etat malien, du peuple malien, et qu’il faut rediscuter d’une certaine façon. Je suis complètement opposé à l’intervention des mercenaires par exemple. Qu’ils soient russes, turcs ou quoi, mercenaire, c’est interdit en droit international. Un mercenaire, il tue pour manger. Mais quelles sont les autres possibilités qui ont été offertes à Goïta ?

Mais j’en parle avec beaucoup de retenue puisque je suis loin du théâtre des évènements. Il y a certainement un certain nombre de choses qui m’échappent. Mais je ne souhaite pas du tout que le Burkina Faso s’inscrive dans cette optique de radicalité absurde.

Faso7 : Nous tirons vers la fin de notre interview. Parlons de votre parti politique. Actuellement, comment se porte le PAREN ?

Abdoul Karim Sango : Vous savez, c’est une période un peu morte. Le Président Damiba a demandé aux partis politiques de faire preuve d’un activisme contrôlé, mesuré. Moi j’ai compris ça en bien parce que la faillite de l’Etat, c’est d’abord la faillite des hommes politiques. Ceux qui ont dirigé le pays, ce sont eux qui ont fait que le pays est là où il est ! Donc, le pays va tellement mal et il faut qu’ils prennent un peu de recul pour donner du sens à leur engagement politique.

Le PAREN, toute modestie mise à part, est l’un des partis qui a une doctrine politique authentique qu’on appelle la troisième voie, qui est réclamée en Occident. Même Macron commence à dire qu’il se réclame d’une autre voie parce qu’on a vu les avatars du communisme. Personne même n’en parle plus. Regardez la situation catastrophique de la Corée du Nord. Le capitalisme a un visage complètement inhumain. Le PAREN propose une société à visage beaucoup plus humain.

Interview réalisée par Ignace Ismaël NABOLE

Faso7

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3 commentaires

  1. Ici encore Monsieur SANGO, mon professeur d’école (ENAM) a su avoir mon coeur. Cette troisième voie est à essayer. Faut-il du courage? Mais lequel? Nous devons juste nous laisser aller c’est aussi une belle façon de prendre son destin en main. Le peuple burkinabé doit désormais sortir de ce qu’il a été «(mesquin et jaloux)» d’après le père fondateur du PAREN.

  2. Quelle lecture réaliste ce monsieur peut faire quand on sait qu’il fut le conseiller d’un régime qui a montré ses faiblesses sur tous les plans. Je désolé mais vous êtes loin d’être crédible et encore moins un modèle politique

  3. Je suis heureux que vous ayez reconnu que l’épreuve du pouvoir enseigne sur le non automatisme des actions de patriotisme.

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