[Tribune de Maixent Somé] La passion burkinabè pour les idéologies

Ceci est une tribune de Maixent Somé sur la question des idéologies des partis politiques au Burkina Faso.

Créez un parti politique au Burkina, et vous serez immédiatement assailli de personnes vous demandant quelle est l’idéologie de votre parti ?  En clair, “de gauche” ou “libéral” ? Comme si cela avait le moindre impact sur les comportements politiques dans nos pays ! Nous savons pourtant tous que ce ne sont que des étiquettes stériles ! De la pure posture et de l’imposture !

« Je me méfie de tous les gens à systèmes et je les évite. La volonté du système est un manque de loyauté. »

Friedrich Nietzsche

Mon opinion sur l’idéologie en général, est connue : elles constituent avec les religions, l’ethnocentrisme et le nationalisme, les outils les plus puissants d’aliénation mentale de masse ! Mais ce qui est intéressant, c’est la question de savoir pourquoi les Burkinabè lettrés sont si fascinés, friands, hypnotisés même, par l’idéologie. Et la réponse est simple : anachronisme et faible capacité d’analyse ! En effet, la décolonisation et la construction de nos États postcoloniaux se sont faites dans le cadre de la Guerre Froide.

Il n’y avait pas le choix. On était soit dans le bloc de l’Ouest, soit dans le bloc de l’Est.

Soit on rusait tant bien que mal avec les deux blocs dans le Mouvement des Non Alignés.

Le mouvement des non-alignés était une organisation internationale regroupant 120 États, qui se définissaient comme n’étant alignés ni avec ni contre aucune grande puissance mondiale.  En effet, ce mouvement né durant la guerre froide visait à regrouper les États qui ne se considéraient comme alignés ni sur le bloc de l’Est ni sur le bloc de l’Ouest.

La Guerre Froide structurait aussi bien les relations internationales que la vie politique interne des pays.

Dans nos pays postcoloniaux du pré carré français sous la férule des réseaux Foccart, les partis uniques au pouvoir étaient choisis par Paris à qui l’OTAN avait délégué l’endiguement du « péril communiste ».  Ce qui lui permettait par la même occasion de veiller à ses intérêts dans ces pays-là au détriment des populations qui n’avaient comme seuls recours que les syndicats et les partis politiques clandestins de gauche !

Tout ceci a profondément structuré notre culture politique et a abouti à l’avènement du CNR dont le bref règne reste à ce jour la référence indépassable au Burkina, et ailleurs en Afrique francophone.

Et puis, il y a eu l’effondrement de l’URSS en 1989, suivi de 10 ans de Pax Americana. Et à présent, la Russie est revenue dans le Grand Jeu des puissances, la Chine s’est imposée, et la Turquie du sultan néo ottoman Erdogan s’invite également à la table. Et l’Europe est sur le déclin en tant que puissance géopolitique. C’est ça la nouvelle donne.

Nouvelle donne

1) Sur le plan du modèle économique, le capitalisme l’a emporté. Même dans les deux derniers régimes officiellement communistes à parti unique, parti/État, à savoir la Chine et la Corée du Nord !

L’application du marxisme authentique, à l’époque maoïste, a provoqué famines et terreurs de masse. Et c’est depuis que le Parti Communiste sous la direction de Deng Xiaoping lui-même a rétabli la propriété privée que le niveau de vie des Chinois s’est envolé.  Ce qu’il reste du marxisme en Chine : les entreprises publiques qui ne marchent pas – et la répression politique des dissidents…

De même en Corée du Nord, c’est le rétablissement d’une sorte de NEP (Nouvelle Politique Économique – Lénine) à la coréenne qui a mis fin aux famines et permis de financer l’arme nucléaire…

2) Sur le plan de l’État de droit et des droits humains, le magistère moral de l’Occident est tombé depuis les guerres d’Afghanistan et surtout d’Irak après le 11 Septembre.

Le monde n’a pas pardonné les mensonges de Colin Powell à l’ONU sur les prétendues armes de destruction massive irakiennes… Les Africains eux ont encore la destruction de la Libye de Kadhafi en travers de la gorge…

Désormais, plusieurs modèles sont sur la table et se livrent une lutte acharnée pour les parts de marché dans le monde :

– le modèle occidental de démocratie libérale avec une économie de marché ;

– le modèle chinois qui n’est plus à présenter : Capitalisme l’État et strict contrôle de la population.

– le modèle de la démocratie illibérale du Groupe de Višegrad réunissant quatre pays d’Europe centrale : la Hongrie, la Pologne, la Tchéquie et la Slovaquie.

Ces pays sont tous des États membres de l’Union européenne et de l’OTAN, mais sont alignés sur la Russie de Poutine.

– le modèle islamo-conservateur néo ottoman de la Turquie de Erdogan qui vient d’ailleurs de quitter cette semaine la Convention d’Istanbul réprimant les violences contre les femmes et aux filles dont elle avait été le premier signataire en 2011 sous le règne du même Erdogan !

– le modèle Wahhabite poussé très habilement par les pétromonarchies du Golfe.

Mieux, chacun est désormais libre de faire sa propre tambouille chez lui à partir de ces différents ingrédients fournis par chaque PTF !

La guerre de Poutine en Ukraine est en train de rendre les choses plus claires et explicites.

L’Europe (UE) mercantiliste qui a longtemps été naïve avec la Russie de Poutine et la Chine de Xi Jinping semble avoir enfin ouvert les yeux.

Mais elle s’en est tellement remise entre les mains des Américains pour sa propre sécurité, les mains des Chinois pour son économie, et les mains de la Russie pour son énergie ; qu’il lui sera très difficile de se sortir de leurs griffes. Mais nous qui dépendons principalement de cette Europe-là (UE) ?  Que comptons-nous faire ?

Quels sont les nouveaux enjeux ?

Dans ces conditions, quelle importance joue encore l’idéologie en politique ?

Personnellement, je pense que la question se pose en des termes purement pratiques :

– Quel modèle de société ? Libre ou corsetée ?

– Quel rôle pour l’État ?

– Quel rôle pour les collectivités territoriales ?

– Quel rôle pour les entreprises privées ?

– Quelles priorités en matière d’éducation ?

– Quelles politiques publiques ?

– Quel système juridique et judiciaire ?

– Quel système de solidarité nationale ?

– Où mettre le curseur entre production et redistribution ?

– Où mettre le curseur entre droits et devoirs ? Entre libertés et responsabilité ?

– Etc…

La question économique ainsi évacuée, reste celle des libertés ! Karl Popper, le philosophe, épistémologue, auteur de « La société ouverte et ses ennemis », n’a pas eu de mal à démontrer que « les sociétés ouvertes, celles qui avaient embrassé l’économie capitaliste et la politique libérale, connaissaient non seulement la prospérité, mais aussi la liberté. »

« Par contraste, tous les régimes qui ont rejeté le capitalisme au nom du marxisme ont échoué – et pas par hasard, ni en conséquence d’une infortunée mauvaise interprétation de la doctrine de Marx de la part de ses successeurs. » écrit Carl Bildt, ancien premier ministre  suédois (La Suède est voisine de la Russie…).

C’est simplement qu’en abolissant la propriété privée, on abolit la liberté elle-même. Chacun devient l’esclave de l’État, qui ne « dépérit » nullement…. C’est lui qui attribue les emplois, les droits sociaux, les logements, les places en cantine – et peut les ôter à tout moment aux contestataires et autres dissidents.

La question est donc de savoir si l’on veut vivre dans une société libre et ouverte, ou dans une société corsetée.

Pour autant, l’absence d’idéologie au sens dogmatique du terme ne signifie pas qu’il faut évacuer la morale et l’éthique de la politique comme notre classe politique est une fois de plus en train de nous le démontrer avec cette épidémie de démissions « pour convenance personnelle » qui frappe nos principaux « partis politiques »…

Ces partis n’ont jamais rien été d’autre que des syndicats de moyens pour conquérir le pouvoir d’État, principale source d’enrichissement.

Prenez les groupuscules marxistes-léninistes des années 70. Ajoutez-y les idéologues dogmatiques, sectaires et opportunistes des années 80. Passez tout ça dans la moulinette ODP-MT/CDP. Un zeste de FEDAP-BC et de Mapartisme, et vous avez le cocktail politique du pays !

Le seul moyen de mettre fin à ce cycle infernal, c’est légiférer enfin sur les conditions de création des partis politiques et la moralisation du financement de la vie politique.

Idéalement, il faudrait également interdire les sections des partis politiques dans les administrations et les ministères (« Secteurs Structurés ») car ce n’est qu’à ce prix-là que nous aurons enfin une administration républicaine, juste et performante.

Maix.

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