[Tribune] Sauvegarder et Restaurer le Burkina Faso : La nécessité d’une moralisation de la vie publique pour l’avènement d’une ère nouvelle

Ceci est une contribution de Anicet Adaloué LILIOU, chargé d’enseignement et doctorant en droit à l’université Grenoble Alpes (Terrorisme et droits de l’homme au Sahel) et de Barwende Médard SANE, Prêtre Jésuite, doctorant à l’université de San Francisco, Californie (Application des épistémologies du Sud au relèvement des défis écologiques)

Au sortir de l’insurrection populaire de 2014 et du coup d’Etat manqué de 2015, les Burkinabè se croyaient à l’abri des coups de force au sommet de l’Etat. Et l’avènement du Président Rock Kaboré au pouvoir par la voie des urnes avait donné raison à plus d’un que le Burkina Faso a vraiment renoué avec la démocratie et le régime qu’il s’était doté avec consensus. Mais au bout de six années, c’est la désillusion totale. Les fondements existentiels et politiques de la nation sont compromis par une crise sécuritaire gigantesque et surtout par l’absence de réponses structurelles et adéquates à la lutte contre le terrorisme, la corruption devenue systémique et la radicalisation de certains fils du pays. Les milliers de morts, les millions de déplacés internes et externes, la fermeture de plus de trois mille écoles et les centaines de villages rasés ont fini par convaincre les hommes et les femmes intègres que le Président Rock Kaboré et ses gouvernements successifs ne sont pas la solution à leurs problèmes de paix, de sécurité et de développement. Dans la journée du 24 janvier 2022, c’est le coup d’Etat du Lieutenant-Colonel Paul Henri Damiba. Le Mouvement Patriotique pour la Sauvegarde et la Restauration (MPSR) vient de renverser un autre mouvement, celui du Peuple pour le Progrès (MPP). Les nouvelles autorités arrivées au pouvoir au Burkina Faso se sont engagées devant toute la nation à travailler pour la sauvegarde et la restauration du pays. Dans son premier discours adressé à la nation et prononcé le 28 janvier, le nouveau chef de l’Etat a indiqué très clairement : « notre agenda est unique et il est clair : « la sauvegarde de notre peuple et la refondation de notre Nation ». Que faut-il entendre par « sauvegarder » et « restaurer » le Burkina Faso ?

La sauvegarde des valeurs fondamentales de notre nation

La sauvegarde désigne une garantie, une protection accordée par une autorité et qui permet de prévenir toute atteinte et toute violence. Sauvegarder, c’est donc préserver, protéger et conserver.

Dans la situation socio-politique actuelle du Burkina Faso, la sauvegarde de la nation doit s’articuler autour de plusieurs problématiques dont principalement :

1-La sauvegarde des acquis démocratiques arrachés de dures luttes depuis le soulèvement populaire de 2014. Le Burkina Faso doit rester profondément attaché à la préservation des libertés individuelles et collectives, au respect de la vie et de la dignité humaine, à la protection des différentes communautés religieuses et ethniques, au respect des autres droits de l’homme et à la consolidation des institutions publiques à caractère social, religieux ou politique. Aucun pays ne peut se construire durablement sans l’établissement d’un socle démocratique solide, basé sur des valeurs communes propres, unanimement partagées. 2014 a été une année de victoire pour le peuple burkinabè qui a réussi avec brio à barrer la route à toute tentative de modification de l’article 37 de la constitution, limitant le nombre de mandats présidentiels. Les aspirations à une vraie démocratie étaient alors l’expression d’une nécessité pour un Burkina nouveau. Les rêves de 2014 doivent trouver enfin leur réalisation dans un sursaut patriotique. L’engagement au retour à un constitutionnel normal dans un délai raisonnable doit être tenu. En la matière, l’expérience des pourparlers pour la transition de 2014 peut être capitalisée et permettre ainsi aux forces vives de la nation (partis politiques, organisations de la société civils, responsables religieux et coutumiers) de mener des réflexions claires et transparentes pour dégager une feuille de route en vue d’une transition réussie.

2-La sauvegarde des valeurs d’intégrité et de dignité. Ce qui caractérise fondamentalement le Burkinabè et son pays, c’est son attachement à ces valeurs. Se détourner de cela, c’est trahir sa nation et perdre son identité. C’est à la capacité de chacun d’agir dans le domaine public et privé en mettant en avant les valeurs d’intégrité et de dignité que l’on reconnaitra le Burkinabè. Les actions individuelles conduites en bafouant ces valeurs, mettent à mal l’avancée du pays vers un avenir meilleur. La conséquence de cela est donc la nécessité de la moralisation de la vie publique, le retour à une gouvernance vertueuse, la dépolitisation de l’administration publique et des institutions de la république. Ce qui est à l’Etat doit le rester et être utilisé uniquement pour servir les intérêts de toute la nation, en tenant compte des spécificités de chaque région. Il faut sauvegarder la dignité et l’intégrité au Burkina pour réinventer notre nation et retrouver notre identité.

3-La sauvegarde de l’unité nationale. Une nation divisée ne peut ni se construire, ni tenir debout face à ses ennemis. L’heure est si grave que nous devons faire bloc ensemble autour de notre idéal commun : le Burkina Faso. Le Faso d’abord ! Les nouvelles autorités veillent déjà au grain, en indiquant clairement qu’aucune trahison ne sera tolérée et en invitant les Burkinabè à se mettre au travail et à se départir de toute initiative tendant à fragiliser les efforts de paix et de stabilité. Notre devise doit donc rester et se concrétiser : « la patrie ou la mort… ! »

Que dire de la restauration du pays ?

Restaurer la paix et la stabilité du Burkina Faso

Restaurer, c’est réparer ce qui a été brisé, rétablir quelque chose dans son ordre premier. La restauration du Burkina Faso doit s’articuler autour des problématiques fondamentales suivantes :

1-La restauration de la paix. Cela passe par la restauration de l’intégrité territoriale du pays avec à la clé, le retour des déplacés internes dans leur lieu de vie habituelle. Cela n’est possible que par une réorganisation diligence de l’armée et des volontaires pour la défense de la patrie, l’acquisition de matériels militaires à la hauteur du défi actuel et la montée en puissance des forces de défense et de sécurité pour atteindre leur pleine opérationnalisation. Un grand soin doit être mis à la résolution des différends au sein de l’armée, ce qui constitue un frein majeur dans la lutte contre le terrorisme. Organiser, former et armer conséquemment les volontaires pour la patrie en prenant soin de bien clarifier leur statut ainsi qu’en rendant transparents les émoluments qui leur sont dû. Le service chargé du renseignement doit être fortement restructuré et les nouvelles autorités ont certainement conscience de cela, car aucune guerre ne peut se gagner sans au préalable un bon service de renseignement autonome et l’infiltration du camp ennemi. La lutte contre le terrorisme au Burkina Faso doit tenir compte aussi de la régionalisation du phénomène terroriste et donc de la nécessité de la coopération militaire avec les pays voisins comme le Mali, et le Niger. Il faut rappeler ici que la paix n’est pas seulement une absence de guerre (paix négative), mais l’éradication de toute forme de violence physique et structurelle qui conduit les hommes et les femmes de notre pays à vivre dans des conditions infra-humaines (paix positive) (Johan Galtung). La paix, c’est aussi le développement (Pape Paul VI). Toutes les initiatives déjà entreprises par l’ancien gouvernement dans le sens de la construction des infrastructures (routes, écoles, services de bases, service de santé, industries) doivent être renforcées et conduites à leur achèvement dans les délais convenus. Des mesures structurelles doivent permettre de donner les moyens nécessaires aux déplacés internes pour faire revivre leurs localités, reconstruire leurs villages, retrouver leurs activités d’antan (commerce, agriculture, élevage, pêche…). Une attention particulière doit être accordée aux jeunes. Ils sont le fer de lance de la nation et le pays a intérêt de les préserver de tout recrutement dans les groupes armés en leur assurant un travail décent ou la possibilité de créer leurs propres entreprises.

2- La restauration de l’amour pour la patrie. De l’avis des nouvelles autorités, « aucune arme, aucun char, ne vaut l’amour pour la patrie ». La construction d’un Burkina nouveau passe inévitablement par l’amour pour ce beau pays qui a tant de potentialités et tant à offrir à l’Afrique et au monde. Cet amour de la patrie doit être enseigné à l’école de sorte que cela devienne notre culture, notre seconde nature. L’amour est plus fort que tout, et notre amour pour le Burkina le sauvera de toutes les adversités. Aimer le Burkina, c’est dire non à la corruption rendue systémique et qui gangrène notre économie, c’est faire avec probité et dévouement son travail, c’est utiliser les biens publics pour servir la nation et non pour des intérêts personnels ou de groupe. Aimer le Burkina, c’est se démarquer de tout esprit de division, de clientélisme, de manipulation politique, d’achat de consciences, de démagogie politique, de détournements de fonds et de projets et toute autre chose du même genre. « Le sacrifice pour la nation doit devenir un sacerdoce » selon le Chef de l’Etat. La politique doit redevenir un lieu de service de la nation et non un condensé de coups bas, de manigances et d’asservissement de notre peuple.

3-La restauration de la justice. Pour les nouvelles autorités, « les fondements de notre Nation seront sauvegardés et les dossiers engagés sur le plan judiciaire seront souverainement conduits par les autorités ayant reçu compétence à cet effet ». Les dossiers clés sont certainement ceux de Thomas Sankara et de Norbert Zongo, sans oublier tous les autres crimes de sang et des crimes politiques non encore élucidés. La réussite du processus de réconciliation passera par le rétablissement de la vérité et de la justice sur tous les dossiers pendants. A cela, il faut ajouter le renforcement de l’indépendance de la justice, son autonomie et sa capacité à être le gardien de l’Etat de droit au Burkina Faso.

4- La restauration des liens sociaux : aller sans tarder vers la réconciliation nationale. Dans notre précédent article publié le 23 janvier dernier, nous avons souligné la nécessité de poursuivre le processus de réconciliation et de le conduire à son achèvement. Pour le nouveau Chef de l’Etat « nous tenons là, une grande opportunité pour réconcilier notre peuple avec lui-même et déclencher sa marche triomphale vers l’horizon du bonheur ». La construction d’un nouveau pacte social reste nécessaire pour guérir les cœurs des blessures du passé, transformer l’inimité en amitié, pardonner et envisager ensemble en tant que nation, un bel avenir à conquérir. Réconcilier les Burkinabè entre eux est une priorité qui doit se lire clairement dans l’agenda des nouvelles autorités.

Dieu bénisse le Burkina Faso !

Les derniers livres des auteurs sont disponibles en librairie :

-Anicet LILIOU, Et si l’on faisait la paix, un chemin intérieur, éditions Vivre-ensemble, Ouagadougou, 2022.

-Barwende Médard SANE, Manuel d’éducation à la paix en Afrique, l’Harmattan, 2020.

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Un commentaire

  1. Très belle analyse, vivement la paix et le développement au pays des hommes intègres

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