Burkina Faso : « L’excision a fait de ma jumelle et moi des robots »

L’excision continue de mutiler de nombreuses femmes au Burkina Faso. Les histoires maculées de sang, de douleur, d’amertume et de regret de Sandrine et de Mariam le clament. Des acteurs luttent sur le terrain pour couper les tentacules de cette pratique. Mais en plus des obstacles traditionnels qui rendaient déjà difficile la tâche, il faut à présent ajouter les éternuements de la maladie à coronavirus.

Un samedi soir à Ouagadougou, la belle. Ses lampadaires brillent dans la nuit, empêchant de voir les étoiles. Il est 21h45 ce 24 septembre 2020 lorsque notre moto s’éteint devant la boutique de Mariam. Elle nous a donné un rendez-vous. Pas galant. Loin de là ! Elle voulait se confier après nous avoir entendu parler d’excision autour d’un café entre amis.

Elle est dynamique, paraît solide. Mais saigne au fond d’elle. Elle a été excisée à l’âge de 5 ans,  ainsi que sa sœur jumelle, à l’insu de leur mère qui les avait confiées à leur grand-mère, lors d’une visite au village.

« Pour leur bonne cause, elles ont coupé mon clitoris » (Mariam) Photo : DR

Pendant longtemps, Mariam n’a jamais vraiment compris ce que cette ablation avait ôté à son intégrité jusqu’à ce qu’elle s’ouvre à ses amies lors des causeries sur la sexualité. « Depuis que j’ai perdu ma virginité jusqu’à la naissance de mes deux enfants, pendant plus de 10 ans, je n’ai jamais su ce qu’on appelle le plaisir sexuel », nous confie-t-elle.

Du reste, comment mesurer cette injustice si on ne sait pas que c’en est une ? En effet, pour Mariam, la femme ne doit ressentir ni désir ni plaisir. « C’est mon corps qui m’a emmené à penser comme ça. L’excision a fait de ma jumelle et moi, des robots. J’ai toujours considéré les rapports sexuels avec mon mari comme étant un devoir pour moi. Et une fois qu’il est satisfait, tant mieux », a-t-elle lâché.

Cette empreinte indélébile portée en elle a été un facteur d’exclusion.  « Lorsque je cause avec mes amies de sexe, elles me disent de me taire parce que j’ai été excisée », dit-elle, pensive.

Cet homme a fui l’excisée

Mais cela ne se limite pas à  ses amies. Un homme l’a fuie, à cause de l’absence d’une partie de ses organes génitaux. « Un jour,  un homme qui me fréquentait m’a quittée lorsqu’il a su que j’étais excisée. Nous venions de nous connaitre et il était très engagé. Mais un jour,  je lui ai dit que j’ai été excisée. Il a crié quoi ? Il n’a plus rien dit sur ce sujet mais c’est à partir de ce jour que j’ai compris qu’on allait se quitter. Ce fut le cas, quelque temps après », se souvient-elle.

Après deux soupirs, elle poursuit,  dans une perspective d’avenir : « En plus de me rendre robot, l’excision m’a éloignée de quelqu’un que j’aimais. Pour rien au monde je ne ferai exciser ma propre fille un jour. D’ailleurs, j’en veux énormément à la dame qui m’a fait ça à moi et à ma sœur jumelle à l’insu de ma mère ».

« Pour éviter tout soupçon, certains parents excisent leurs enfants quelques jours après la naissance » (Hien Fanfan, agent du service de l’action sociale de Banfora) Photo : DR

Sa sœur jumelle aussi souffre des mêmes problèmes qu’elle, nous a-t-elle fait savoir. Selon Mariam, plusieurs fois sa jumelle s’est plainte des désirs sexuels de son mari. Elle ne veut avoir des rapports intime qu’une seule fois par mois ou une fois tous les deux mois.

Un client arrive. Mariam se lève pour le servir, interrompant notre discussion.  Et nous laissant avec d’innombrables réflexions. Elle revient y mettre un terme en relatant les circonstances dans lesquelles elle et sa sœur ont perdu leur droit à avoir une sexualité épanouie.

« C’est ma sœur jumelle qui a d’abord été excisée, commence-t-elle.  On est venu me chercher lorsque je jouais avec d’autres enfants. Arrivée sur le lieu, à la vue du sang, je me suis mise à courir. J’ai été rattrapée par des cousins et trimballée jusqu’aux  lieux. Lorsqu’on coupait ma chair, mon regard a croisé celui de ma jumelle. Je criais et elle me regardait en tremblant. Un pagne noué autour de sa hanche, elle n’avait visiblement aucune force même pour faire couler des larmes. Ma sœur jumelle est très fragile. On m’empêchait de regarder mais je sens encore le sang, mon sang qui coulait entre mes jambes. Ça me faisait très mal. A un moment donné, je n’avais plus une idée de la douleur. Je ne sentais plus mes jambes et j’ai arrêté de crier pas parce que je n’avais pas envie mais parce que mes forces m’avaient lâchées. J’ai abdiqué et j’ai laissé mes bourreaux faire ce qu’ils avaient à faire. Pour leur bonne cause, elles ont coupé mon clitoris ».

Mais a-t-elle ensuite eu l’idée de voir un chirurgien pour essayer de réparer ce qui a été ainsi détruit ? « Non je ne l’ai pas fait mais je cherches un chirurgien pour une amie. Ma situation vaut dix mille fois mieux que la sienne. Elle souffre. D’ailleurs j’aimerais bien que vous la rencontriez pour l’écouter », répond-elle.

Et voilà pourquoi, nous avons pris rendez-vous avec cette personne.

Les hommes sont-ils attirés par les femmes excisées ?

Nous avons décidé de faire une enquête pour vérifier si réellement des hommes sont peu attirés par les femmes excisées.

Nous avons posé la question à vingt (20) hommes issus de milieux différents, à savoir s’ils faisaient de l’excision un critère dans le choix de leurs partenaires ou futures femmes. En clair, est-il important que leur partenaire ou femme soit excisée ?

Cinq (5) ont répondu catégoriquement par l’affirmative. Quinze (15) personnes ont répondu  négativement. L’objectif pour nous n’était pas de mettre en cause les propos de la jeune dame mais de faire ressortir un aspect que peut-être les acteurs de la lutte contre MGF au Burkina gagneraient à introduire dans leur lutte. Cet aspect, c’est la contribution des hommes dans la lutte contre les mutilations génitales féminines. Si 05 hommes sur 20 disent faire de l’excision un critère de choix de leur partenaire, est-ce qu’il ne serait pas impératif que les hommes  soient placés au centre de la lutte contre les MGF ?

Il est 9h ce dimanche. C’est chez Mariam  que nous devons rencontrer son amie.  La jeune dame nous accueille avec son sourire habituel. Vêtue d’une robe noire, voilée de la tête aux pieds, la copine de Mariam nous sourit. Nous comprendrons plus tard que ce sourire est loin d’être une expression de joie. Pour pouvoir se confier à notre micro, elle a dû envoyer ses enfants avec elle afin que son mari ne se doute de rien.

Malgré la lumière peu vive de la pièce, le sourire sur son visage rayonnant était loin de présager ce qu’elle endurait dans le silence. Cette femme, c’est Sandrine, nous l’appelons ainsi. Mère de trois merveilleux enfants, sa vie est un récit de cauchemar à partir du jour où elle a senti une lame sur son clitoris. Ce sourire qu’elle affichait va disparaître lorsqu’elle a commencé à raconter son histoire.

Se souvient-elle de ce qui s’était passé ? Suivez le récit de son histoire dans cette vidéo.

Ce que traverse Sandrine, des millions de femmes le vivent à travers l’Afrique. Au Burkina particulièrement, même si on constate un recul de la prévalence de la pratique de l’excision, force est de reconnaître malheureusement que les adeptes ont changé de techniques pour arriver à leur fin.

A Banfora, Hien Fanfan, un agent de l’action sociale, nous a fait savoir que selon l’enquête multi sectorielle continue de 2015, le taux de prévalence est de 89% pour la région des Cascades contre un taux national de 67%. « Vu que la pratique est beaucoup réprimée au niveau de notre pays, les auteurs de la pratique changent de formule. Les gens peuvent quitter le Burkina pour aller exciser leur fille en Côte d’Ivoire ou au Mali », nous a expliqué Hien Fanfan.

Il ajoute que certains parents à Banfora excisent leurs enfants après les premières semaines de naissance afin de ne pas lever les soupçons.

Sur le plan national, le Burkina Faso a connu des avancées conséquentes dans la lutte contre l’excision. Le Secrétariat permanent du comité de la lutte contre la pratique de l’excision, principal organe de coordination, nous a ouvert ses portes. Selon le chef de section communication de cet organe, les avancées sont significatives. « On note la baisse significative de la prévalence qui passe de 75,8% pour les femmes âgées de 15 à 49 ans et de 13,3% pour la tranche de 0-14 ans selon l’Enquête démographique et de santé et à indicateurs multiples (EDS IV, 2010), à respectivement 67,6% et 11,3% selon l’enquête multisectorielle Continue (EMC) de 2015 », nous a fait savoir Idrissa Kaboré.

Le grain de sable de la COVID-19

Si le Burkina Faso a pu réaliser ces résultats en matière de prévalence, c’est surement  grâce à une lutte continue des acteurs. Malheureusement, la lutte a pris du plomb dans l’aile avec la situation de covid-19. En effet, selon le chef de section communication du SP/CNLPE, la pandémie de covid-19 a affecté négativement leurs actions et créé une brèche dont ont profité les adeptes de l’excision.

A cause des mesures interdisant les rassemblements de plus de 50 personnes, le SP/CNLPE n’a pu mettre en pratique la mise en œuvre des activités de son plan de travail annuel 2020 que pratiquement au troisième trimestre. Ce retard d’exécution effective des activités a eu pour effet la baisse des campagnes de sensibilisation auprès des populations et  des formations des acteurs terrain. Ce qui a créé une situation confortable pour tous les candidats et candidates à l’excision, nous a indiqué Idrissa Kaboré.

L’autre conséquence de l’épidémie est que les ressources mobilisées  ont dû être redirigées vers la lutte contre la propagation de la pandémie. « La contrainte de révision des budgets pour prendre en compte le COVID-19 à travers l’acquisition de gel hydroalcoolique, savon, lave-main… a réduit les budgets. Ce qui n’a pas permis de couvrir toutes les activités planifiées », a déploré le chef de section communication du SP/CNLPE.

Mutualisation des forces

Pour venir à bout de cette « boucherie » sur les femmes, il est unanime pour tous les acteurs que les actions doivent être mutualisées. Le gouvernement du Burkina Faso s’est inscrit dans cette logique. En effet les autorités politiques, avec à leur tête le président du Faso, constituent un important tremplin dans la lutte. En plus de cela, il faut ajouter l’engagement des leaders communautaires. Le Moogho Naaba, le Chef des Bobo Mandaré, le DIMA de Boussouma, le Roi de Tenkodogo, le roi du Yatenga, l’Emir du Liptako), sont des ambassadeurs.

Malgré ces efforts, l’agent de l’action sociale de Banfora estime que la lutte doit non seulement impliquer tous les acteurs, mais il serait important que les hommes soient encore plus associés.

Sa remarque nous a fait penser à Sandrine. La jeune dame nous a dit lors de nos échanges que n’eût été le soutien de son mari, elle se serait donnée la mort. « Mon mari n’est pas riche mais je crois que j’ai eu le meilleur mari au monde. Sans son soutien, il y a longtemps que j’étais morte. Il ne m’a pas repoussée. Malgré que je n’ai jamais envie de lui, il me soutient. Et je crois que c’est à cause de lui que je vais repartir subir la douleur de la réparation de mon sexe. Puisse Dieu donner à toutes les femmes de ma situation, des maris attentifs et compréhensifs », a-t-elle déclaré, sourire aux lèvres. C’est d’ailleurs la seule fois qu’elle a souri à nouveau après nous avoir expliqué toute sa souffrance.

Lire aussi ? Burkina Faso : 115 auteurs d’excision poursuivis en 2019 (UNFPA)

Amadou ZEBA

Faso7

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