Burkina Faso/Éducation : « Un personnel motivé, il est prêt à faire des sacrifices » (Souleymane Badiel, SG du F-SYNTER)

Dans le cadre de la reprise des cours au Burkina Faso après la fermeture des classes à raison de la maladie à coronavirus, Souleymane BADIEL, secrétaire générale de la Fédération des syndicats nationaux des travailleurs de l’éducation et de la recherche (F-SYNTER), est revenu sur la crise qui menace cette reprise à savoir le refus de 04 organisations syndicales d’accompagner le gouvernement dans la mise en œuvre des mesures prises en lien avec la rentrée. C’était lors d’un entretien qu’il a accordé à Faso7, le 31 mai 2020.

Faso7 : Lors de la rencontre avec le ministre de l’éducation, vous avez quitté la salle. Revenez sur les raisons.

Souleymane Badiel (S. Babiel) : L’objectif de la rencontre c’était de rencontrer les organisations syndicales pour présenter les mesures gouvernementales et surtout de demander l’accompagnement de nos organisations pour la mise en place de ces mesures-là. Nous avons dit que nous ne pouvons pas accéder à cette demande pour deux raisons principales.

La première est que nous avons posé des préalables depuis le 13 avril 2020 en relation avec la répression illégale, haineuse qui s’est abattue sur des centaines de travailleurs du ministère. Préalables pour lesquels le ministre s’était engagé de rendre compte au gouvernement pour nous revenir avec une réponse. Jusqu’à la date de la rencontre du 29 mai 2020, le ministre indiquait qu’il n’avait pas encore de retour du gouvernement. Pour nous, cette attitude traduit une volonté d’ignorer nos préalables et de penser qu’on peut les enjamber et continuer à dérouler l’agenda du gouvernement tranquillement.

La deuxième raison est en lien avec les conséquences que les décisions prises au cours du conseil des ministres du 27 mai 2020 vont induire aussi bien sur le système éducatif que sur les apprenants. Elles vont impacter négativement la qualité du système éducatif. Par ailleurs ces décisions vont introduire des iniquités énormes entre les apprenants or nous nous battons depuis des années pour qu’il ait une école de qualité accessible à tous les enfants de notre pays. Les mesures qui viennent d’être prises ne vont pas dans ce sens-là. Elles sont en contradiction avec cette exigence de nos organisations. De ce point de vue, nous avons dit que nous ne pouvons pas nous rendre complice du cassage de notre système éducatif.

Faso7 : Vous parlez de quoi au juste lorsque vous invoquez le saccage de notre système ?

S.Badiel : Nous sommes des organisations de professionnels de l’éducation. Dans ce sens-là, nous nous battons pour que, ce que nous défendons corresponde aux normes dans un système éducatif d’un point de vue de qualité, d’un point de vue d’étiquité. Il se trouve que le conseil des ministres (du 27 mai 2020), en prenant ces décisions-là, a décidé de mettre de coté des instances statutaires qui régissent le fonctionnement des établissements et qui règlent la question de passage des élèves en classe supérieure. Le conseil des ministres s’est substitué à ces instances. De ce point de vue, c’est un déni de prérogatives des professionnels que nous sommes. Nous ne pouvons pas l’accepter.

Le deuxième aspect, c’est que le conseil des ministres en décidant de mettre fin à l’année scolaire pour les élèves des classes intermédiaires, prend une décision avec des conséquences très lourdes. Le gouvernement lui-même a fermé les classes depuis le 14 mars 2020. Les plus chanceux dans notre système ont commencé les cours le 1er octobre. Dans le public, il y en a qui ont commencé les cours en décembre du fait du manque d’infrastructures et de personnels. Cela signifie qu’il y a de nombreux enfants qui n’ont pas eu plus de 3 mois de cours. La grande majorité a eu à peine 4 mois et demi de cours. On déclare la fin de l’année pour eux et on les met en vacances pour une durée de près de 07 mois. En décidant de cette façon, c’est dire qu’on ne se préoccupe du taux acceptable d’exécution des programmes. Chose qui est à même de leur donner une base minimale du point de vue de leur formation pour pouvoir affronter les niveaux supérieurs auxquels ils sont appelés à accéder. Pour nous c’est une programmation massive de leur échec dans un an ou dans deux ans. Du reste en faisant de cette façon, on s’inscrit dans une logique de construire une école ilististe. Cela signifie que pour ces générations-là, à partir de la rentrée prochaine, si les choses restent ainsi, ce sont les élèves dont les parents qui ont les moyens de leur prendre des répétiteurs qui seront à même de tenir dans le système. Il y a combien de parents qui sont capables de prendre des répétiteurs pour leurs enfants ? Nous ne pouvons pas accompagner une telle situation.

Deuxième chose, c’est qu’en décidant que les élèves de classes de CP1, CE1 et CM1 passent automatiquement en classe supérieure, ça pose d’énormes problèmes d’un point de vue pédagogiques. S’il y a le CP1 et le CP2, c’est parce que le CP1 engage des compétences que l’élève doit acquérir pour pouvoir accéder au CP2. Autrement, on n’allait pas avoir le CP1. En décidant ainsi avec des enfants qui vont rester à la maison au moins 7 mois, c’est dire qu’on ne se préoccupe pas des connaissances minimales dont ils doivent disposer pour ces classes là pour pouvoir affronter les niveaux supérieurs d’où le fait qu’ils vont aller se bloquer et ils ne vont pas pouvoir tenir dans le système.

Enfin pour les moyennes de passage, on a décidé que c’est la meilleure moyenne qui sera choisie. Il se trouve que pour la plupart des établissement publics, et bon nombre des établissements privés, il n’y a pas eu une finalisation du deuxième trimestre. C’est à dire qu’on va faire passer les enfants sur la base d’un seul trimestre. Un seul trimestre ne permet pas aux enfants de réajuster leurs évaluations et pouvoir passer en classe supérieure. En décidant de cette façon, c’est-à-dire que de nombreux enfants vont se retrouver dans une situation où ils ne pourront pas passer en classe supérieure. Ça en plus que les programmes n’ont pas été exécutés à la hauteur, nous pensons que c’est amener les élèves à l’abattoir. Quand on parle de défendre les intérêts des enfants, c’est bien de cela qu’il s’agit. Il y a des gens qui parlent au nom des parents d’élèves qui n’ont pas leurs enfants dans le système. Pour ce qui concerne nos 04 organisations syndicales, nous avons nos enfants dans le système. Ils ne sont pas ailleurs. C’est pourquoi nous nous battons. C’est pour qu’ils puissent avoir une bonne formation afin de pouvoir s’insérer dans la société. Il ne s’agit pas de dire qu’ils sont allés à l’école. Il s’agit de dire ils sont sortis de l’école avec quoi ? Tout l’enjeu de notre bataille se situe à ce niveau.

Faso7 : Finalement le plan du gouvernement n’est-il pas le moindre mal ?

S.Badiel : Nous considérons que c’est le pire des scénarios parce qu’il y a plusieurs scénarios. On ne peut pas décider de sauver une partie des élèves et laisser la grande majorité. On ne peut pas décider de chercher à sauver une partie des élèves en laissant la grande partie et estimer que c’est le bon scénario. On ne peut pas décider dans un scénario de ne pas regarder les questions de qualité de la formation des apprenants et estimer que c’est le bon scénario. Nous demeurons convaincus que l’année scolaire peur être achevée mais il faut l’achever correctement pour tout le monde. Les parents d’élèves doivent s’associer aux professionnels de l’éducation  pour se battre afin que l’année puissent s’achever correctement pour tous les élèves sans discriminions.

Faso7 : Est-ce que le lundi vous allez procéder à la mise en pratique du plan du gouvernement ?

S.Badiel : Nous n’allons pas accompagner le gouvernement dans ce qu’il est entrain de vouloir mettre en place tout en voyant les conséquences désastreuses que cela pourra avoir pour les apprenants. Nous avons dit que les conditions telles qu’elles sont ne vont pas permettre une exécution d’une reprise normale des activités pédagogiques. Dans ce sens nous avons des instructions à donner à nos structures et à nos militants pour qu’effectivement, même s’il y a reprise, que cette reprise là ne soit pas normale.

Faso7 : Certains Burkinabè estiment que ce sont vous les syndicats qui réclamez trop et prenez l’année scolaire en otage. Qu’en dites-vous ?

S.Badiel : Il y a des amalgames qui sont faits sur les revendications posées par les organisations de l’éducation. Ces amalgames sont faits par les autorités gouvernementales expressément. Je voudrais resituer les choses. Ce que nous posons comme préalable, est en lien avec les suspensions de salaire. Ce n’est pas en lien avec autre chose. J’entends les genres dirent qu’on a posé l’IUTS en préalable. Nous n’avons jamais posé l’IUTS en préalable. La question de l’IUTS se gère dans un cadre plus global. Dans le cadre sectoriel qui est celui de l’éducation, les préalables sont en lien avec les salaires qui ont été suspendus. Il se trouve que le gouvernement lui-même a décidé de corriger ces suspensions là pour quelques travailleurs et laisser la grande majorité de côté. Je ne vois en rien ce qui nous demandons d’inaccessible au gouvernement parce que c’est lui qui a crée ces difficultés. Ce n’est pas quelqu’un d’autre. Vous prenez un enseignant qui n’a pas reçu de salaire et qui doit à la banque, qui a sa famille à gérer, qui a son enfant malade et qui ne sait pas comment il va le soigner, vous le mettez devant les élèves, il ne va rien produire de positif. La matière que nous on a devant nous, c’est l’Homme. Si on la manipule mal, les conséquences c’est pour toute la vie.

Faso7 : Le ministre Ouaro a dit qu’il vous a invité c’était pour mieux comprendre vos préalables. Est-ce à dire qu’il y a des noms dits ?

S.Badiel : Nous nos préalables, nous les avons écrits noir sur blanc dans un document qui a été envoyé au ministère depuis le 13 avril 2020. C’est pourquoi le 05 mai 2020 lorsqu’il nous a convoqué à une audience et nous demander qu’on lui explique, nous avons marqué notre étonnement en lui disant que nous avons écrit nos préalables. Mais la répétition étant pédagogique, nous les avons repris. Ce sont les mêmes préalables en lien avec les suspensions de salaires. Il n’y a pas autre chose. Si le ministre estime que nous lui avons posé d’autres préalables, il sort le document. C’est pourquoi je dis qu’il y a des amalgames qui sont entretenus expressément dans le sens de maintenir la logique de la répression vis-à-vis des travailleurs. L’opinion doit comprendre qu’on ne peut pas être dans une dynamique de répression des travailleurs et penser tout de même qu’ils doivent s’exécuter dans les tâches comme si de rien n’était. On ne peut pas enjamber ce contentieux-là qui pose même des questions de droit. Pour nous ce n’est pas acceptable. Ce n’est pas admissible nous.

Faso7 : Vous avez parlé de préalables. Même s’ils sont levés, reste toujours la question de l’IUTS. Le secteur de l’éducation va-t-il s’en sortir          ?

S.Badiel : La question de l’IUTS concerne l’ensemble des travailleurs du public, du parapublic et du privé dans notre pays prise en charge par une coalition d’organisation syndicale de plus de 50 syndicats. Le secteur de l’éducation est partie prenante de cette coalition. Elle mène une lutte qui est sectorielle liée à la répression qui s’est abattue dans le secteur mais la lutte contre l’IUTS se mène à un autre niveau. Nous on ne la traite pas à un niveau sectoriel. On ne peut même pas la traiter à notre niveau parce que ça ne concerne pas que le secteur de l’éducation. Si nos préalables sont réglés et que dans le monde du travail de façon générale, le climat est serein, on sera dans ce climat serein avec tout le monde. Mais si le climat n’est pas serein aussi dans le monde du travail de façon global qu’on ait levé nos préalables ou pas, ça ne changera rien. Le mieux au moins c’est de déjà levé nos préalables. Ça pourra être quelque chose qui montre qu’on n’est pas dans une logique de réprimer le personnel de l’éducation en plus bien entendu de l’IUTS qui impacte leurs conditions de vie.

Faso7 : Entant que professionnel de l’éducation, pensez vous qu’il est possible d’élaborer un plan autre que celui du gouvernement et achever l’année dans de bonnes conditions ?

S.Badiel : Je réponds oui avec conviction. On peut encore achever correctement l’année scolaire 2019-2020 pour l’ensemble des élèves et étudiant et entamer une prochaine rentrée scolaire sans aucune difficulté. Il suffit de lever nos préalables et qu’on nous demande de faire des propositions dans ce sens. Elles ne manquent pas. Et je pense aussi que si nous faisons des propositions et que les problèmes que nous posons sont réglés, ça veut dire qu’il y a une question fondamentale dans la question qui est réglée. C’est la question de la motivation du personnel. Un personnel motivé, il est prêt à faire des sacrifices. Un personnel réprimé et démotivé, vous ne pouvez pas l’amener à faire un travail qui va produire des résultats.

Faso7 : Pouvez-vous rassurer les parents d’élèves que votre intention n’est pas de brader l’avenir des enfants ?

S.Badiel : Je pense que nous avons un travail à faire pour faire comprendre aux gens. C’est une bataille qui doit se faire avec le concours d’autres personnes dont la presse. Vous faites un travail important dans ce sens-là. Ceux qui comprennent doivent aider les populations à mieux cerner les enjeux des questions liées à l’avenir de la formation de leurs enfants. Pour un parent qui est aussi bien en ville qu’en campagne et qui n’est pas nantie, je dis que la peur qu’il a par rapport à l’immédiat va devenir une peur permanant si le plan du gouvernement passe. Pourquoi ? Parce qu’on va effectivement amener son enfant à un niveau où il n’a pas assigné des prérequis qui lui permettent justement de soutenir le niveau où on va l’envoyer. C’est comme quelqu’un qui est capable de porter 5 kilos et vous lui mettez une charge de 10 kilos. J’ai entendu des parents s’inquiéter de la scolarité de leurs enfants du fait qu’ils sont dans le privé. Ce qui va se passer, c’est que votre enfant qui n’a pas les prérequis pour affronter les niveaux supérieurs, il va aller se bloquer dans un niveau donné. Quand l’heure de l’examen va arriver, il passera 2 fois, 3 fois ou 4 fois l’examen et vous allez payer une scolarité 4 fois. Si on mène la bataille ensemble et que l’année se termine bien, ils seront outillés pour ne pas aller faire 2 fois ou 3 fois leur examen. C’est ça que les parents doivent comprendre. Par ailleurs même si l’enfant n’est pas arrivé à tel niveau d’examen, quand il va sortir du système, qu’il ait un bagage de connaissance qui lui permettent de se prendre en charge dans la vie. Or avec ce qui se passe, ce n’est pas ce qui va arriver pour les milliers d’élèves surtout pour les milliers d’élèves de parents qui ne sont pas capables de prendre des répétiteurs pour suivre leurs enfants, leurs enfants ne pourront pas tenir dans le système avec ce plan-là. Je voudrais que les parents se rassurent. Nos organisations ont toujours mené des luttes allant dans le sens des intérêts des enfants. C’est pour ça d’ailleurs que quand nous nous battons, les élèves nous soutiennent dans nos luttes parce qu’eux même sont avec nous dans les écoles, ils voient que nous ne sommes pas des gens qui sacrifions leur avenir, qui occultons leurs intérêts dans les actions de luttes que nous menons.

Interview réalisée par Amadou ZEBA.

Faso7

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