Inoussa Ganbaaga Ouédraogo, le « CDR dans l’âme »

Après plus de trois décennies passées dans la vie professionnelle, Inoussa Ganbaaga Ouédraogo a rangé les dossiers administratifs sans jamais déposer les armes de l’engagement. À la retraite depuis 2022, cet ancien comptable, sankariste de conviction et militant de longue date, incarne une génération pour qui le mot « retraite » ne rime ni avec immobilisme ni avec renoncement. Bien au contraire. À l’écouter, la retraite marque le début d’une autre forme de combat, plus libre, plus assumée, mais tout aussi exigeante.
« Je n’ai pas préparé ma retraite », lâche-t-il d’emblée, le regard franc, presque provocateur. La phrase surprend, tant l’homme semble méthodique, discipliné, organisé. Il insiste pourtant, avant d’ajouter, dans un demi-sourire, « j’aurais pu, et même dû, faire mieux que ce que j’ai fait ». Derrière cette confession se cache moins un regret qu’une exigence personnelle intacte. À plus de soixante ans, Inoussa Ganbaaga Ouédraogo nourrit encore la ferme volonté de faire davantage, malgré son statut de retraité.
Une enfance voltaïque, une jeunesse engagée
Né dans les années 1960, sur l’une des rives du Kadiogo, à Bilbalogo, Inoussa Ganbaaga Ouédraogo voit le jour dans une Haute-Volta encore en construction. Il grandit à Ouagadougou, où il effectue l’essentiel de sa scolarité. Très tôt, l’école lui inculque le goût de la rigueur et de l’effort. Après l’obtention d’un Brevet d’études professionnelles (BEP) en comptabilité, il entre officiellement dans la vie active en avril 1987.
Mais parallèlement à cette trajectoire administrative se dessine une autre voie, plus idéologique, plus militante. À seulement 17 ans, alors qu’il est encore élève en classe de quatrième, le jeune Inoussa s’engage dans les Comités de défense de la Révolution (CDR) sous le Capitaine Thomas Sankara. « Je suis un CDR dans l’âme », affirme-t-il aujourd’hui avec un sourire teinté de nostalgie. Et presque aussitôt, il précise, dans un éclat de rire, « si c’était à refaire, je me serais engagé encore plus jeune ».

La carrière professionnelle d’Inoussa Ganbaaga Ouédraogo se construit loin des projecteurs et des couloirs feutrés de la capitale. De Koudougou à Dori, en passant par Fada N’Gourma, Tenkodogo, Dédougou et bien d’autres localités du « pays des Hommes intègres », il passe 35 années à servir le Burkina Faso. Une constante marque ce parcours. Ouagadougou n’en fait jamais partie.
« Je n’ai jamais servi à Ouagadougou », souligne-t-il avec insistance, comme pour revendiquer un choix assumé. Sa devise, il la décline simplement en indiquant que c’est « servir le pays là où d’autres ne veulent pas aller ». Une ligne de conduite qui l’a conduit à s’installer durablement dans des zones parfois difficiles, souvent éloignées, mais toujours utiles au pays.
Sankariste par conviction, militant par idéologie
Chez Inoussa Ganbaaga Ouédraogo, l’engagement sankariste n’a jamais été opportuniste. Il est idéologique, presque viscéral. « Je n’ai jamais rencontré le capitaine Thomas Sankara. Je ne lui ai jamais serré la main. Il ne me connaissait pas personnellement », confie-t-il. Pourtant, sa voix se fait ferme lorsqu’il poursuit, « mais j’ai toujours été convaincu de son combat et des idéaux de la Révolution ».
Cette adhésion sans condition à la pensée sankariste a forgé sa jeunesse et structuré sa vision du monde. Les souvenirs de cette période sont encore vivaces, même si certains demeurent douloureux. L’évocation du 15 octobre 1987 assombrit son regard. « C’est vraiment dommage pour le Burkina Faso et pour toute l’Afrique », murmure-t-il, la voix soudaine plus pâle. Ce jour-là, la disparition du père de la Révolution brise non seulement un rêve collectif, mais ouvre aussi une longue période d’épreuves personnelles.
Menaces, intimidations, dossiers rejetés, opportunités bloquées : son engagement lui coûte cher. « Il y a eu des situations où mes dossiers ont été rejetés uniquement parce que je suis sankariste. J’ai traversé le désert », raconte-t-il avec une fermeté tranquille, sans amertume apparente.

Marié, père de cinq enfants et grand-père de six petits-fils, Inoussa Ganbaaga Ouédraogo vit aujourd’hui une retraite rythmée par la vie familiale. Dans la maison, les rires d’enfants ponctuent les échanges. « Papi », l’appellent-ils affectueusement, surgissant tour à tour derrière les fleurs ou à la fenêtre, curieux de chaque visite.
« C’est aussi ça la retraite. Passer plus de temps avec la famille », confie-t-il, le visage illuminé par un large sourire. Son épouse, discrète mais visiblement heureuse de cette présence retrouvée après plus de 35 ans de déplacements à travers le pays, partage cette complicité. Sans s’exprimer face à la caméra, sa joie se lit dans les regards, les rires, les gestes.
Les enfants confirment ce sentiment. « C’est un bonheur de savoir que papa est désormais installé définitivement à Ouagadougou », témoigne Caleb Ouédraogo. Son frère Bolchevic renchérit, « avoir toute la famille réunie au même endroit, c’est un vrai plaisir ».
Une retraite sans repos
Pourtant, ceux qui s’attendraient à voir un retraité paisible se trompent lourdement. « Papa est quelqu’un de très actif. Même à la retraite, on ne le sent pas vraiment retraité », observe Caleb Ouédraogo. L’intéressé assume pleinement. « Révolutionnaire un jour, révolutionnaire toujours », dit-il
Pour lui, la retraite n’est pas la fin de la vie active. Elle est même, paradoxalement, son prolongement. « J’ai toujours travaillé en anticipant. Je me suis préparé à rester actif », explique-t-il. Lire, écouter la radio, réfléchir, organiser, former. Ses journées sont loin d’être oisives. « Je n’ai pas de loisirs au sens classique. Le travail et l’engagement révolutionnaire me suffisent », glisse-t-il, taquin.
Le ton devient solennel lorsqu’il aborde la question du repos. « Il n’y a pas de retraite pour un révolutionnaire », lance-t-il, buste droit, poing presque levé. Le combat, il entend le mener jusqu’à la dernière heure.

À la tête de la coordination régionale du Comité international du mémorial Thomas Sankara (CIMTS) pour le Kadiogo, Inoussa Ganbaaga Ouédraogo consacre désormais l’essentiel de son énergie à la formation idéologique et à la sensibilisation. « Nous voulons former les populations, surtout les jeunes, aux idées révolutionnaires, afin que leur soutien soit éclairé et conscient », explique-t-il.
Son regard sur la Révolution progressiste populaire (RPP) conduite par le Capitaine Ibrahim Traoré est sans ambiguïté. « Le capitaine Ibrahim Traoré a raison. La RPP est le prolongement de la Révolution du capitaine Thomas Sankara. Il suit un chemin déjà tracé », affirme-t-il avec conviction.
Parallèlement, Inoussa Ganbaaga Ouédraogo n’exclut pas une activité professionnelle ponctuelle. « Je propose des services de consultation pour certains projets et pour des particuliers », précise-t-il, visiblement heureux de rester utile.
Une reconnaissance absente, une fierté intacte
Malgré ses 35 années de service, aucune décoration, aucune lettre officielle de reconnaissance ne lui a été décernée. Une réalité qu’il évoque sans détour. « Même une lettre de félicitations, je n’en ai jamais reçue », confie-t-il, laissant transparaître une légère déception. Mais aussitôt, la fierté reprend le dessus. « Cela n’a rien changé et ne changera rien à mon engagement », souligne-t-il.
Chez Inoussa Ganbaaga Ouédraogo, la retraite n’est donc ni une parenthèse ni un ralentissement. Elle est un repositionnement. Une autre manière de servir, de transmettre et de lutter. À ses yeux, la vie active commence peut-être maintenant.
Basile SAMA
Faso7



