FESPACO 2025 : Le réalisateur burkinabè Bernard Yameogo ressuscite Ouezzin Coulibaly

Dans le cadre de la 29ᵉ du Festival Panafricain du Cinéma et de la télévision de Ouagadougou, Faso7 a réalisé un entretien, le lundi 24 février 2025, avec Bernard Yameogo, réalisateur du documentaire « Daniel Ouezzin Coulibaly, voie d’Afrique ». Ce film met en lumière la vie et l’œuvre de Ouezzin Coulibaly, une figure emblématique de la politique et du cinéma africain. Dans cet entretien, le réalisateur retrace son parcours, évoque les défis rencontrés lors de la réalisation de son documentaire et partage sa vision sur le rôle du cinéma dans la promotion de la culture africaine.
Faso7 : Pouvez-vous nous parler de l’inspiration derrière « Daniel Ouezzin Coulibaly, voie d’Afrique » ?
Bernard Yameogo : L’inspiration du documentaire de Daniel Ouezzin Coulibaly trouve son fondement dans un appel à orienter aujourd’hui la jeunesse africaine sur le passé. Nous avons lancé une série qui s’appelle Repair. Repair, c’est d’exhumer la vie d’un héros africain et surtout national pour les Burkinabè sur lequel les jeunes peuvent s’inspirer et continuer la lutte aujourd’hui. C’est dans ce sens-là que Daniel Ouezzin Coulibaly, qui fait partie des pionniers bâtisseurs de la Haute-Volta, nous a inspirés par son histoire qui a été oubliée, méconnue alors qu’il a été comme une boussole et demeure toujours comme une boussole pour la jeunesse aujourd’hui.
Faso7 : Quel message souhaitez-vous transmettre à travers ce film ?
Bernard Yameogo : Premièrement, c’est la prise de conscience, la conscience historique. Elle est importante aujourd’hui pour soigner le passé africain qui a été abandonné. Ça, c’est la première des choses. Le message derrière Daniel Ouezzin Coulibaly, c’est l’union. L’union sacrée pour rebâtir l’Afrique dans sa dignité et sa liberté. Ç’a été le fond de son combat et aujourd’hui, l’Afrique a un vent en poupe. C’est vraiment reconquérir sa liberté, son indépendance et sa créativité. Je voudrais que ce monsieur soit comme un phare qui balaie la voie pour tous ceux qui se sont inspirés à la reconquête de leur liberté et de leur dignité.
Faso7 : Comment avez-vous choisi les thèmes et les sujets que vous avez abordés dans le documentaire ?
Bernard Yameogo : Le film de Daniel Ouezzin Coulibaly n’était pas principalement fait pour le FESPACO. Nous l’avons fait dans une rubrique « Repère » qui est pour la mémoire nationale avec la reconstitution de la Haute-Volta et le FESPACO qui a trouvé judicieux que ce film soit présent parce qu’il est panafricain. Le personnage de Daniel Ouezzin Coulibaly ne se limite pas au seul Burkina, la Haute-Volta dans le temps, mais c’est toute l’Afrique qu’il a parcouru et distillé la lutte d’émancipation des peuples africains à la veille des indépendances.
Et ce panafricanisme est un tremplin pour le FESPACO de porter haut le thème qui est les identités culturelles et le cinéma. Daniel Ouezzin Coulibaly a été un des grands défenseurs de l’identité africaine. Voilà l’importance de sa présence au FESPACO et qui va être aussi un tremplin pour les historiens, pour la jeunesse africaine et pour les leaders politiques aujourd’hui qui ont envie d’un nouveau départ.
Faso7 : Quelles ont été les difficultés que vous avez rencontrées lors de la réalisation de ce film ?
Bernard Yameogo : La grande difficulté de ce film a été de l’écrire. Pour un personnage aussi grand, aussi profond et oublié, c’est l’écriture. Et l’écriture documentaire par les archives n’est pas une mince affaire. Ça demande un travail de recherche de longue date, un travail de reconstitution et un travail de rendu historique vrai. Deuxièmement, il y a la recherche des archives audio et vidéo le concernant qui est un parcours de combattant. Il a fallu aller jusqu’en France, à Abidjan, à Dakar et Burkina. Et nos sociétés n’ont pas la culture de la conservation. Et ça, c’était une des grandes difficultés qui demeure toujours.
Troisièmement, c’est l’argent. Faire un documentaire d’archives coûte beaucoup plus cher que faire de la fiction parce que ça engage beaucoup d’argent pour la recherche, l’écriture, la réalisation, le montage. Le budget d’un film comme ça, c’est à peu près dans les 80 – 90 millions de francs CFA. Et ça, on a eu du mal à le rassembler. Personne ne s’intéresse à un film qui va aller parler des disparus. Ce ne sont pas les blancs qui vont nous donner l’argent pour réaliser cette œuvre. C’est nous-mêmes africain qui devons mettre l’argent sur la table pour qu’on honore nos héros africains.
Faso7 : Pensez-vous que votre film se distingue des autres films en compétition au FESPACO ?
Bernard Yameogo : Sur le plan formel, ce film ne se distingue pas des autres. Un film est un film. Un documentaire est un documentaire. La seule particularité, c’est un documentaire d’archives. Et il n’y en a pas beaucoup comme ça, qui viennent au FESPACO. Les documentaires d’archives, de mémoire et de rappel de nos héros ne sont pas nombreux. C’est ça qui va faire juste la petite différence. Sinon sur le plan technique, la construction des images et le son, c’est comme les autres.

Faso7 : Quelles sont vos ambitions et comment envisagez-vous d’évoluer dans votre carrière ?
Bernard Yameogo : Depuis 1991, je suis dans le cinéma et je pense que j’ai épuisé mes ambitions et j’ai décidé désormais de me consacrer à la mémoire et à cette rubrique de films d’archives pour rendre hommage à tous les devanciers, à tout ce que l’Afrique a pu faire et qu’on a oublié et qu’il faut reporter à l’écran. C’est ma seule ambition. Poursuivre ce film de repère, de mémoire et d’hommage pour nos grands du Burkina comme de l’Afrique.
Faso7 : Quel rôle pensez-vous que le cinéma joue dans la promotion de la culture et de l’identité africaines ?
Bernard Yameogo : Le cinéma joue un rôle moteur aujourd’hui dans la promotion de la culture et des identités africaines. L’image et le son, aujourd’hui, sont incontournables à tout point de vue pour tout le monde, non seulement pour la culture, mais tous les aspects de la vie. Le cinéma en général aujourd’hui, qu’il soit porté à l’écran, dans les tablettes, dans les plateformes, dans nos téléphones, est devenu l’interface de communication aujourd’hui.
Et la vocation du cinéma, c’était ça. Distraire, informer et éduquer. Et c’est bien pour la culture africaine aujourd’hui qui a besoin de se repositionner, d’être intégrée dans nos gènes, dans nos écoles, dans notre quotidien. C’est pour nous, c’est notre âme. Le cinéma est un tremplin pour cela.
Faso7 : Quels sont vos projets à venir ?
Bernard Yameogo : Nous avons entamé des films de conscience historique qui vont se poursuivre. Daniel Ouezzin Coulibaly, il y aura trois volumes. Son parcours en Haute-Volta, pour qu’on se rende bien compte qu’il est d’ici. Son parcours professionnel comme enseignant et formateur de l’élite africaine au Sénégal et son parcours comme député, Sénateur en Côte d’Ivoire et tout ce qu’il a fait pour le parcours du RDA pour les pays francophones à l’image de Kwame Nkrumah dans la zone anglophone.
Voilà les trois parties. Donc, c’est un programme encore à poursuivre et nous cherchons les fonds de production pour ça. Il y a d’autres films en gestation ou qui sont prêts, mais par manque de fonds, on ne peut pas tourner. L’Afrique ne doit plus continuer à être exploitée par les étrangers, les compagnies étrangères. Que les Africains s’organisent pour être les nouveaux investisseurs.
Faso7 : Quels conseils aux jeunes cinéastes africains qui souhaitent suivre vos traces ?
Bernard Yameogo : Aux jeunes cinéastes africains qui doivent poursuivre cette belle œuvre initiée par les anciens depuis 1969, premièrement, c’est d’avoir l’amour vrai du cinéma. Ne faites pas du cinéma seulement du business, mais donnez au cinéma sa noblesse d’un art. Ça veut dire qu’il faut avoir des dispositions artistiques, des dons naturels pour aller travailler dans ce milieu.
Deuxièmement, accepter de suivre les techniques du cinéma. Se former, accepter, acquérir ces techniques d’écriture, ces techniques d’organiser pour réaliser, ces techniques de réalisation, ces techniques de montage et ces techniques maintenant de promotion de son film. On ne peut pas escamoter, il faut tout réunir.
Les gens croient que quand on a beaucoup d’argent, on peut faire un film. Tu peux rater un film en ayant beaucoup d’argent. Mais si tu as la volonté, même si tu as peu d’argent, tu vas sortir une œuvre. Les artistes sont les plus pauvres. Ils rendent tout le monde heureux, mais eux, ils sont les plus malheureux.
Les cinéastes, souvent, meurent pauvres alors qu’ils ont fait faire fortune à des gens à partir de leurs œuvres. Alors les jeunes, vous pouvez réussir, vous pouvez faire fructifier et exalter le cinéma africain pour le peu que vous acceptez de mouiller le maillot, d’être honnêtes et de faire des œuvres techniquement bonnes.
Entretien réalisé par Basile SAMA
Faso7



