Burkina Faso : « Faire disparaître Bassolma, ne fera pas disparaître les problèmes »

Bassolma Bazié, secrétaire général de la Confédération générale de travail du Burkina Faso (CGT-B) a accordé une interview à Faso7 le 27 janvier 2021. Une occasion pour lui de revenir sur les motifs de sa démission, sa perception du nouveau gouvernement et la suite de sa carrière tant dans le monde syndical que professionnelle.
Faso7 : Comment le monde syndical a accueilli votre démission ?
Bassolma Bazié : Etant l’acteur concerné, il m’est difficile de mesurer de façon très juste un certain nombre de paramètres, mais il me revient qu’ils ne sont pas restés insensibles dans la mesure où j’ai eu des difficultés pour répondre non seulement aux messages mais aussi aux appels.
Il n’y a pas eu ce milieu-là où je n’ai pas reçu d’appels y compris les élèves et les étudiants. Ça veut dire que je suis accompagné, que je ne suis pas seul. Et ça ne peut que renforcer ma conviction que je suis sur la bonne route à poursuivre.
Faso7 : Elle a été accueillie comment par vos proches ?
Bassolma Bazié : La lutte, elle est permanente. Dans la rue, elle est permanente, à la maison elle est permanente, vous êtes dans une institution, elle est permanente. C’est pour dire que de la même façon que nous transmettons des messages, nous ne pouvons pas prendre certaines décisions sans échanger avec la famille. C’est ce qui fait d’ailleurs que quand vous représentez des travailleurs de votre pays qui sont des personnalités assez respectables d’autant que c’est la force qui produit les richesses, même si certains dirigeants n’arrivent pas à le comprendre suffisamment, vous êtes obligés de vous donner le minimum de moyens pour rester un repère et conforme à une certaine norme de valeurs édictées par la société.
C’est vraiment difficile. C’est très lourd à porter, mais vous avez le devoir tout de même. Par conséquent, chez nous, dans nos familles en tant que dirigeants, nous n’avons pas de tabous. Nous devrons échanger que ce soit avec les enfants, que ce soit avec nos épouses, que ce soit avec les parents directs.
Je vous fais une confidence. Des hommes politiques sont partis jusqu’au village pour dire à mes parents d’interpeller leur fils, de laisser tomber la défense des travailleurs. S’ils arrivaient à le faire, ils sont prêts à venir investir tout ce que les gens veulent au village. Mes parents qui n’ont pas été à l’école, mais qui sont très dignes, leur ont dit que si ce sont les travailleurs qui m’ont mandaté de dire la vérité, je dois rester sur cette voie de vérité.
De toute façon, que si je déviais, en tant qu’initié, je sais ce qui m’attend. Et si on me faisait du mal, quelle que soit la forme y compris un cas de licenciement, une perte de salaire, les terres sur lesquelles ils ont cultivé pour payer ma scolarité, elles sont toujours vierges. De revenir, ils vont cultiver pour me nourrir.
J’ai donc permanemment le soutien de la famille, des amis.
Faso7 : Que reprochez-vous de manière succincte aux autorités ?
Bassolma Bazié : Ce que je reproche succinctement à l’Etat, c’est d’abord la culture de la médiocrité.
Le deuxième élément, c’est l’infantilisation de notre niveau d’Etat de droit, de notre niveau d’Etat démocratique. Le premier ministre, Monsieur (Christophe Marie Joseph) Dabiré a fait un discours en juin 2019 à la tribune de l’OIT (Organisation internationale du travail, ndlr) à Genève où on était tous présents. Il a dit que notre pays a ratifié des dizaines de conventions. Il prend l’engagement au nom de l’état que ces dizaines de conventions seront mises en application dans l’esprit et la lettre. Vous revenez au pays, vous les piétiner comme des chiffons. Or l’OIT, crée en 1919, le préambule dit très bien que pour la paix sociale, il faut cultiver la justice sociale. Tous les manquements en termes de justice, c’est ce qui aboutit à la violence sociale.
Tous ceux qui chantent, qui prient, qui crient sur tous les toits, la paix, la paix, c’est de l’hypocrisie institutionnelle. La paix est une conséquence, pas la cause. La cause, c’est la justice sociale.
Le troisième niveau, c’est leur niveau de patriotisme parce que quelqu’un qui est patriote et qui sait très bien qu’il doit servir son pays, met l’intérêt du pays devant. Mais regardez leur comportement. Quand des gens courent pour aller se signer des propres contrats en mettant de côté même les normes qui arrêtent leurs salaires mensuels, le niveau de patriotisme, c’est où ? Vous partez vous entourer de masse d’argent, de mannes financières, vous vous octroyez les salaires que vous voulez et vous estimez que les travailleurs doivent sucer du sable pour vivre. C’est un manque de patriotisme. C’est tout ça qui est reproché à notre Etat. On ne veut pas une voix crédible, indépendante qui soit capable de dire que le pays a des plaies.
Ce que je leur reproche également, c’est comme je l’ai dit, c’est cette hypocrisie institutionnelle. En 2000, il y a eu une journée nationale de pardon, nous avons interpelé en vain. Ils ont lancé même des colombes qui ont refusé de voler. Des simples oiseaux qui montent et qui redescendent et dire qu’ils refusent de voler. Vous êtes humains, vous n’êtes même pas capables de réfléchir à ça.
Les dossiers dans notre pays sont connus. Il faudrait qu’on arrête le théâtre. Il ne faudrait pas qu’on fasse des jeux de cache-cache et dans 10 ans ou 20 ans, nous ne serons pas là. Ce sont à nos enfants et nos petits-enfants auxquels on va laisser un climat délétère insondable et qui va se transformer à une situation macabre. C’est ce qu’on refuse.
Une société doit vivre sur la base de valeurs. Une chose est de dire que la jeunesse est incivique, mais le poisson pourri par la tête. Si vous voulez que la jeunesse soit civique, il faut que vous-même soyez des modèles. Si vous dites à la jeunesse d’être des modèles et toi tu vas violer une loi, un décret pour t’octroyer un salaire que tu ne mérites pas, ou bien on t’attrape même la main dans le sac avec des wagons de charbons fin qui circulent, des gens qui font pousser des trucs de terre et que la justice même dit qu’il y a maldonne, on les libère et chacun estime que lui, il est grand et il peut circuler. Quand vous prenez des engagements, il faut les tenir. Si vous voulez, il faut faire disparaître Bassolma, ce n’est pas ça qui va faire disparaître les problèmes. Tôt ou tard ça va revenir.
Faso7 : Est-ce qu’il vous arrive d’avoir peur pour votre sécurité ?
Suivez la réponse dans la vidéo
Faso7 : Quelles sont vos attentes par rapport au nouveau gouvernement ?
Bassolma Bazié : Nos attentes n’ont pas variées. Mais l’attente la plus cruciale à l’endroit des autorités, c’est qu’ils soient des Hommes de parole. Un Homme de parole, c’est quelqu’un qui est conscient, qui est constant et qui est cohérent. Il ne faudrait pas qu’un responsable, pendant des discours viennent couler des larmes et le lendemain, il vient parler pendant des rencontres de bières. C’est infantilisant.
Les attentes sont nombreuses. Les populations ne s’en sortent pas. La question foncière est posée, la question minière est posée, la question des libertés posée, la question du pouvoir d’achat posée. Nous constatons que le Premier ministre qui a été reconduit, a dit que c’est la poursuite de leurs actes conformément à ce qu’ils ont eu à poser comme actes. Nous les regardons.
Moi, je mets ma confiance plus à la mobilisation et à la détermination des travailleurs parce que des acquis ne se donnent pas. Les acquis s’arrachent suite à des sacrifices et à des combats. Si les travailleurs dorment, le minimum qu’ils ont, leur sera arraché. Il ne faut pas qu’ils croient que quelqu’un, à travers ses discours, peut avoir pitié. Des gens représentent un système qui est le capitalisme. C’est un système qui vit du sang des humains. L’accumulation du profit continuel et sans freins se nourrit de la misère, des crises, des guerres.
La balle est dans le camp des travailleurs. Il faut qu’on reste unis, mobilisés, conséquents, pour pouvoir faire face à tous les défis qui se posent à nous actuellement.
Faso7 : Un ministre de la réconciliation nationale a été nommé pendant que certaines personnes estiment qu’on n’a vraiment pas un problème de réconciliation nationale au Burkina Faso, mais plutôt des querelles entre certains politiciens. Quel est votre avis sur la question ?
Bassolma Bazié : Quand vous dites la vérité, on dit que vous êtes dur. Or il est bien d’être dur pour laisser l’histoire apprécier. Vous pouvez utiliser des termes galvaudés, des termes diplomates pour donner l’impression que vous êtes courtois, et le lendemain, la même personne qui vous a choyé dans tous les sens, va disparaître à la moindre étincelle. Par conséquent, il est bien d’être soi-même et dire ce qu’on pense haut et fort.
Une plaie ne se guérie pas en la caressant. Il faut la traiter conséquemment. Si vous mettez des sparadraps dessus pour ne pas la voir, vous allez aboutir à un moment donné où il va falloir couper totalement le membre.
J’ai dit et je le répète, si des colombes refusent de voler sur des préoccupations de réconciliation nationale, il faut qu’on s’interroge. Il ne faut pas qu’on croit, parce que c’est des colombes nourries par des hommes, elles ne veulent pas quitter là où il y a les populations, voilà pourquoi elles sont revenues. Il y a un langage des animaux qu’on doit savoir lire. Il faut qu’on aille dans le sens de ce qui est prévu en termes de vérité.
Il faut qu’il ait la justice. Si vous estimez que vous avez fautez, vous avez fait du mal à quelqu’un, il faut avoir le courage de lui dire, voilà ce que j’ai fait. Je me suis trompé. Je présente mes excuses. Il faut qu’on évite la théâtralisation de la situation. Il y a des gens, même s’ils attrapent des êtres humains aujourd’hui, ils sont capables de les vendre pour avoir les feuilles fraîches, trébuchantes et sonantes. Mais ça va toujours nous amener dans le décor.
Des gens cherchent des postes. Peu importe ce qui va arriver après ce n’est pas leur problème. Si un ministre a été nommé et que ce ministre doit s’inscrire dans le sens de la vérité, de la justice pour véritablement évacuer les dossiers qui sont déjà connus, tant mieux. S’il ne le fait pas et que les gens sont prêts à s’entourer, chanter et mentir, l’histoire sait capitaliser, analyser, trancher et renvoyer à l’envoyeur.
Faso7 : Des décisions de justice en faveur de certains travailleurs peinent à être mises en application contribuant à dégrader le climat social. Ce ministre pourrait être utile à ce niveau ?
Bassolma Bazié : Un état de droit ne se renforce pas dans la mise en œuvre des humeurs. La démocratie ne se bonifie pas en mettant en avant les humeurs, les sentiments. Une question de droit est tranchée, elle doit être exécutée conformément au droit. Autant fermer le ministère de la justice, fermer les juridictions et laisser les questions être gérées par les sentiments et les émotions.
Nous avons dit que ce qui différencie la société civilisée des Hommes à la jungle des animaux, c’est l’existence de ces règles édictées de façon consensuelle et qui doivent régir la vie de tous. Si vous avez raison, la loi doit être appliquée. Si vous avez tort, on applique la loi. Si vous laissez ça parce que ça fait mal et il faut aller court-circuiter tout autre chose que la loi, j’ai bien peur qu’on se mente et que les lendemains ne soient pas ça.
Est-ce qu’aujourd’hui on a besoin de dire qu’il faut la réconciliation pour traiter quelqu’un qui a pris des balles pendant une insurrection ? Non ! Il faut qu’on arrête ce jeu. Quand on s’engage dans ce jeu, il ne faut pas qu’on revienne nous dire qu’on ne peut pas améliorer les questions de vie des travailleurs parce que les caisses sont vides.
S’il y a de l’argent à créer des institutions à tout vent, c’est qu’il y a aussi pour désintéresser ceux qui produisent la richesse nationale dans la mesure où l’article 20 de la Constitution stipule que les richesses nationales appartiennent au peuple et elles sont utilisées pour l’amélioration de ses conditions de vie. Ça n’a pas été dit que c’est utiliser pour la création des institutions pour mettre des amis et des copains. Je crois qu’on doit avoir le courage de se dire la vérité.
Faso7 : La lutte entamée contre l’IUTS est à quelle niveau aujourd’hui ?
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Propos recueillis par Amadou ZEBA
Faso7




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