Genre, gavage et contrôle du corps des filles

La pratique du gavage constitue une pratique fortement genrée, dans la mesure où elle concerne principalement, voire exclusivement, les filles et les jeunes femmes. Les garçons ne sont pas directement soumis à cette pratique, ce qui met en évidence une différenciation sociale des attentes relatives au corps féminin et masculin.
Le gavage peut ainsi être analysé comme un mécanisme social de contrôle et de transformation du corps féminin. Il participe à la construction d’un idéal corporel associé à la féminité et à la désirabilité. Dans cette perspective, Corinne Fortier souligne que :
« Si le gavage n’a plus pour but de marier la jeune fille avant sa puberté, d’incarner la noblesse de sa famille ou encore de couper court à son désir, il demeure une pratique de sexuation visant à la rendre désirable aux yeux des hommes, représentant une des expressions culturelles variées de l’aliénation du corps féminin au regard masculin. »
Cette analyse met en évidence la notion de male gaze, selon laquelle le corps des filles et des femmes est construit, évalué et transformé en fonction de normes de désirabilité principalement définies par le regard masculin. Le gavage dépasse ainsi la seule dimension alimentaire ou culturelle : il peut être appréhendé comme une pratique de socialisation qui contribue à inscrire dans le corps des filles des normes sociales relatives à la féminité, au mariage et à la sexualité.
Intersectionnalité et pratique du gavage
L’analyse de la pratique du gavage doit également intégrer une perspective intersectionnelle. Celle-ci permet de comprendre que l’expérience du gavage varie selon plusieurs facteurs sociaux, notamment le milieu de résidence, le statut socioéconomique, l’âge, le niveau d’éducation et le rapport aux normes culturelles.
La pratique ne concerne pas uniquement les filles et les femmes vivant en milieu rural. Elle peut également toucher des femmes vivant dans les espaces urbains et exerçant une activité professionnelle. Toutefois, son importance et ses modalités peuvent différer selon les contextes sociaux.
Michela Occhipinti observe ainsi que la pratique demeure présente dans différentes catégories sociales et territoriales. Elle relève notamment qu’elle concernerait encore une proportion importante des filles dans les zones désertiques, tandis que, dans les villes mauritaniennes, elle serait devenue moins systématique, tout en continuant à subsister.
En définitive, l’analyse sous l’angle du genre et de l’intersectionnalité permet de considérer le gavage comme une pratique située au croisement des normes culturelles, des rapports sociaux de sexe et du contrôle du corps féminin. Elle invite surtout à interroger les mécanismes par lesquels les normes sociales sont incorporées dès l’enfance et la manière dont elles contribuent à définir ce que doit être le « corps féminin désirable » dans un contexte social donné.



