Zaksoba, le centenaire ancien combattant devenu gardien des savoirs ancestraux

Atteindre la centaine constitue déjà une rare bénédiction. Revendiquer 138 ans de vie relève de l’exception. Pourtant, Ousmane Sawadogo, plus connu sous le nom de Zaksoba ou encore de Bougoum, affirme (même s’il dit avoir perdu les documents pour l’étayer) avoir traversé près d’un siècle et demi d’histoire. Ancien combattant devenu tradipraticien, il incarne à lui seul la mémoire vivante d’une génération qui a connu la guerre, l’exil, les mutations sociales et la transmission des savoirs traditionnels.
Silhouette de près de 1,70m. Voutée. Pas lents soutenus d’un bois, trahissant le poids des années. De profondes rides. Celles d’un patriarche. Sa démarche est hésitante. Mais elle reste digne. Une démarche qui ploie sous un siècle d’histoire. Une histoire qu’il a accepté de raconter à Faso7.

Né à Pissila dans une famille nombreuse dont il est aujourd’hui le seul survivant, Zaksoba a très tôt quitté son village natal. Une mésentente familiale l’a poussé à chercher sa voie ailleurs.
« Il est arrivé un moment où j’étais dans une situation conflictuelle avec mes parents, surtout avec les frères de mon père. J’ai quitté la maison pour aller me chercher en Côte d’Ivoire », raconte-t-il.
De l’émigration à la guerre
Le jeune homme s’installe alors à Adjamé, en Côte d’Ivoire. Mais son destin bascule brutalement lorsqu’il est enrôlé de force dans l’armée.
« Franchement, ce n’était pas voulu. Le même jour, ils nous ont donné des tenues de militaires », se souvient-il.
A quel âge a-t-il été enrôlé ? Il ne se rappelle plus très bien mais le situe entre 25 et 26 ans.
Après une formation à Port-Bouët, il est envoyé en Allemagne pour participer aux combats de la première guerre mondiale. Les souvenirs des combats de cette période restent gravés dans sa mémoire. « Il y a eu des morts, beaucoup de morts. Nombre de compagnons sont tombés », dit-il avec gravité.
Pour survivre, les soldats développaient des stratégies parfois inimaginables. « Quand la bataille devenait intense, tu fais semblant d’être mort. Tu te rapproches des cadavres, tu te couvres de corps pour échapper aux balles», se souvient-il.

Aujourd’hui encore, son corps conserve les traces de cette époque. Sur son bras droit, des cicatrices rappellent le passage des balles. Sa poitrine porte les stigmates des explosions.
À la fin des combats, les soldats furent libérés sans reconnaissance particulière. « Nous sommes revenus les mains vides », résume-t-il.
Le retour au pays et la reconstruction
De retour au Burkina Faso, l’ancien combattant entreprend une nouvelle vie. Comme beaucoup de vétérans, il doit se réinventer après les armes.
Travailleur infatigable, il exerce différents métiers et se forge une réputation d’homme énergique. C’est de cette période que naît son surnom Bougoum, qui évoque le feu, la force et la puissance.
« Cela vient de mon séjour en Côte d’Ivoire. À l’époque, je touchais à tout métier. Les gens disaient que je ressemblais à du feu », explique-t-il.

Au fil des années, Kouka Sawadogo devient également Zaksoba, un nom qui symbolise son statut de chef de famille et de garant de l’unité du foyer.
« C’est le propriétaire d’une maison qui est à la tête de sa famille, celui qui représente et dirige le foyer », explique son fils Alaye. Cette responsabilité, il l’assumera toute sa vie.
Un patriarche à la tête d’une famille immense
Marié après son retour de la guerre, Zaksoba construit une famille hors norme. Douze épouses partageront sa vie, parmi lesquelles une Française rencontrée durant son parcours militaire.
« Je l’ai connue à l’époque où j’étais militaire. Après mon service, nous avons vécu ensemble. Malheureusement, je n’ai pas eu d’enfant avec Marguerite », confie-t-il.
Avec près d’une quarantaine d’enfants, plusieurs dizaines de petits-enfants et d’arrière-petits-enfants, sa descendance ressemble aujourd’hui à un véritable village.

Sa fille aînée est âgée de plus de 70 ans tandis que son dernier fils, né en 2000, est encore en classe de terminale. « J’ai eu beaucoup d’enfants. Franchement, je n’ai jamais retenu le chiffre exact », lance-t-il dans un sourire.
Malgré son passé militaire, ses proches décrivent un homme calme et profondément attaché à la cohésion familiale. « Malgré son passé militaire, il n’a jamais été violent ni querelleur », témoigne son épouse Djeswendé Sawadogo.
Le gardien des valeurs
Pour ses enfants, Zaksoba est avant tout un éducateur. Son expérience de soldat a façonné une philosophie de vie fondée sur la discipline, la solidarité et le respect.
« Quand vous vous comportez comme des soldats au front, solidaires et unis, votre vie ne peut être que meilleure », répète-t-il souvent. Le respect des aînés constitue l’un des principes essentiels qu’il transmet à sa descendance. « Il m’a toujours dit de faire preuve de reconnaissance et d’accepter que l’aîné est très important », explique son fils Lassané.

Le mensonge est, selon ses proches, le défaut qu’il supporte le moins. « Il déteste particulièrement le mensonge et préfère toujours entendre la vérité, même lorsqu’elle est difficile à dire », ajoute Alaye.
Aujourd’hui encore, lorsqu’il rencontre de jeunes militaires, il prend le temps de partager son expérience. « Il leur rappelle qu’à son époque, ils n’avaient même pas de gourde », rapporte Lassané.
À travers ces échanges, il transmet bien plus que des souvenirs : il transmet une certaine idée du patriotisme et du devoir.
Du soldat au tradipraticien
Après la guerre, Zaksoba choisit une autre voie : celle du soin.
Issu d’une famille où la connaissance des plantes médicinales se transmet de génération en génération, il développe progressivement son activité de tradipraticien. « Je suis né avec ce don que mes parents avaient. Ils me l’ont transmis. Je traite plusieurs maladies », explique-t-il.
Bracelets de cauris au poignet et bagues traditionnelles aux doigts, il exerce encore aujourd’hui des consultations fondées sur les plantes médicinales, la lecture des paumes de la main et celle des cauris. « À part l’agriculture et l’élevage, il ne faisait rien d’autre que les consultations et les soins qu’il prodiguait à la communauté », confirme Lassané.

Cette activité est devenue l’œuvre de toute une vie. Chaque jour, des dizaines de personnes affluent à son domicile pour solliciter ses conseils ou ses traitements.
Parmi ses enfants, plusieurs ont hérité de ce savoir. Lassané est celui qui a reçu l’initiation la plus approfondie. « Il a pris le soin de m’apprendre et j’ai été attentif à son enseignement », affirme-t-il.
Une vie qui continue d’inspirer
Au-delà des soins, ce sont surtout les témoignages de ceux qui l’ont côtoyé qui illustrent l’influence de Zaksoba. « Le vieux Bougoum m’a beaucoup aidé. Tout ce qu’il fait, c’est dans la loyauté. Ce n’est pas un papa qui est là pour l’argent », confie Ouédraogo, l’un de ses patients.
Alidou, un autre bénéficiaire de ses conseils, évoque un tournant décisif de son existence. « J’ai perdu mon emploi. Ma femme est partie. Grâce à lui, aujourd’hui je suis devenu chef d’entreprise. Mes filles ont bien étudié et sont mariées », raconte-t-il.
Ces témoignages dessinent le portrait d’un homme dont l’action dépasse largement le cadre de la médecine traditionnelle. Pour beaucoup, il représente un guide, un conseiller et parfois même un soutien moral dans les moments difficiles.
La mémoire d’un siècle
Seul survivant de sa génération, Zaksoba conserve des souvenirs précieux du Burkina Faso d’hier. Il évoque le Mogho Naaba ainsi que plusieurs figures politiques qui ont marqué leur époque, comme Maurice Yamioro, Daniel Ouézen Couloubaly et Nazi Boni.
Ses récits sont parfois fragmentés, mais ils constituent une passerelle entre le passé et le présent.
À plus d’un siècle de vie, il affirme ne plus craindre la mort. « Elle m’a oublié », dit-il avec un sourire.
Ses préoccupations sont désormais ailleurs : la santé de ses enfants, l’avenir de sa descendance et la préservation des savoirs ancestraux qu’il a reçus de ses parents. « Je pense que le 15-Mai va permettre aux enfants, aux jeunes, de connaître les pratiques ancestrales», affirme-t-il.

Toujours attentif à la vie nationale, il adresse également ses encouragements aux dirigeants du pays. « Qu’il ait du courage, qu’il ait de l’abnégation pour mettre en place toutes ses idées. Tout ce qu’il pense être bien pour le Burkina Faso, qu’il le fasse. Nous le soutenons», adresse-t-il au Président du Faso, le Capitaine Ibrahim Traoré.
Sans crainte ni amertume, il vit chaque jour comme un prolongement de son héritage, convaincu que la fin de sa vie, longue de plus d’un siècle, ne saurait effacer la trace qu’il laisse dans la mémoire des siens et dans celle du pays.
Alice Suglimani THIOMBIANO
Faso7



