Industrie culturelle au Burkina Faso : Ces femmes qui bravent les préjugés pour faire rayonner le secteur

Blandine Yaméogo, Laure Guiré, Amity Meria ou encore Augusta Palenfo. Si ces noms peuvent ne rien dire à certains, les visages et les voix qu’ils incarnent sont familiers à tous. De la « reine du warba » à la mère de Phani dans L’As du lycée, en passant par la diva Amity Meria, ces figures emblématiques ne laissent personne indifférent. Véritables amazones de la scène, elles se sont imposées dans le paysage culturel burkinabè à force de talent et de passion. Que ce soit dans le cinéma, la musique, la danse ou le théâtre, cette gent féminine façonne et transmet son art depuis des décennies, bravant toutes les adversités. À l’occasion du 8-Mars, elles nous ont ouvert leurs portes pour partager leurs luttes, leurs peines et leurs victoires au service de la culture.

Tout chemin menant à la réussite est parsemé d’obstacles. Le monde artistique ne fait pas exception à la règle, pas même pour « l’autre moitié du ciel ». Blandine Yaméogo, alias la « reine du warba », en a gardé des leçons indélébiles. Native de Bobo-Dioulasso, elle a grandi au rythme du balafon et du djembé. Cette passion lui vaut d’être étiquetée par sa famille à l’âge de 22 ans.

« C’est un affront que j’ai fait à la famille dans mon innocence. On m’a demandé ce que j’aimerais faire. J’ai dit : « moi je veux faire la danse ». Tout le monde disait que ce n’est pas un métier. Or, pour moi, j’aimais ça », explique-t-elle.

Blandine Yaméogo, artiste danseuse©️Faso7

Sous d’autres cieux, le même regard critique demeure. Laure Guiré, comédienne et metteuse en scène, se rappelle son époque. La société voyait dans les artistes des personnes ayant raté leur vie professionnelle. La méfiance montait d’un cran pour les femmes, soupçonnées de chercher dans l’art une échappatoire pour s’adonner au libertinage ou fuir les responsabilités du foyer.

La passion finit par payer

Loin d’être un frein, ces préjugés ont servi de catalyseur. Le leitmotiv était de prouver que l’art est un métier. Blandine Yaméogo le compare d’ailleurs à un cursus universitaire où le don de soi et l’abnégation sont de mise.

Pour ces femmes, les appréhensions sociales se sont évaporées lorsqu’elles ont commencé à contribuer au « panier de la ménagère ». Augusta Palenfo se remémore ses premiers cachets.

Cette réussite matérielle s’appuie sur des bases solides. Laure Guiré possède une maîtrise en économie agricole et Amity Meria a commencé dans l’enseignement avant de sauter sur un contrat musical lucratif. « Ce contrat me donnait autant d’argent alors que je me levais chaque matin de 7h jusqu’à midi après de 15h (…) J’ai sauté sur le contrat », confie la diva.

Un monde dominé par les hommes

Dans un environnement masculin, elles ont dû faire montre de résilience. La reine du warba raconte avoir affronté les hommes sur leur propre terrain.

« Il y a des moments donnés, je me retrouve la seule fille parmi les hommes. Je faisais de l’acrobatie comme eux. Tu es homme, je suis femme, mais viens », explique-t-elle avec fierté, avant d’ajouter qu’il fallait se battre pour mériter sa place.

Amity Meria, artiste chanteuse©️Faso7

Amity Meria, seule femme à ses débuts dans l’orchestre de l’Université, abonde dans ce sens. « J’ai compris vite qu’en tant que femme, (…) Il faut s’adapter à certaines réalités, accepter certains défis et y aller », soutient la diva.

Dignité face aux rumeurs et au « Bad Buzz »

L’une des questions récurrentes concerne la moralité des artistes féminines. Laure Guiré relativise le débat sur les « faveurs » obtenues contre des rôles. Pour elle, la dignité est une barrière personnelle. Elle dit avoir réussi à imposer des limites claires.

Blandine Yaméogo, elle, fuyait les mondanités. « Je n’étais pas là pour chercher les hommes. À peine je finis mon spectacle, tu ne me verras même plus. (…) Je suis dans ma chambre à l’hôtel », explique-t-elle.

De son côté, Amity Meria a dû affronter les rumeurs et les fausses nouvelles.  « C’est vrai qu’à mes débuts, ça me choquait, mais à un moment donné, je me suis dit que ce n’était pas ma vie. C’est ce que les gens racontent (…) En tant que femme, un matin on peut vous coller un homme ou des hommes que vous ne connaissez même pas, que vous n’avez jamais vus », dit-elle avec calme.

Augusta Palenfo, artiste comédienne©️Faso7

Et s’agissant de la supposée difficulté pour les femmes du monde de la culture de se mettre en couple, Augusta Palenfo n’y croit pas. Pour elle, il s’agit de préjugés infondés. « C’est l’autre qui fait une ouverture et l’autre accepte. S’il n’y a pas d’ouverture, l’autre ne va pas accepter », martèle-t-elle.

Préparer la relève

Aujourd’hui, ces amazones travaillent pour la relève. Laure Guiré a conçu le projet « Femmes en Création » pour contribuer à l’autonomisation des femmes. Il consiste en à une mise en situation réelle des femmes dans des métiers comme la mise en scène, la scénographie et la régie lumière, des postes historiquement occupés par des hommes.

Laure Guiré, artiste comédienne©️Faso7

« Il fut un temps où, quand tu demandais un metteur en scène, une femme, tu n’en trouves pas. Et j’ai souffert de ça. (…) J’ai été obligée d’aller jusqu’à appeler une Algérienne, une Camerounaise. Mais je n’en trouvais pas », se souviens-t-elle.

Blandine Yaméogo, elle, se réjouit d’avoir démystifié ce qui était autrefois réservé aux initiés. À travers le monde, elle a su faire naître en plusieurs personnes l’amour de la danse traditionnelle. Sa fierté est d’autant plus grande lorsqu’elle voit la jeune génération s’intéresser à la danse traditionnelle.

Lire aussi : Lutte contre le terrorisme : Augusta Palenfo promeut la résilience des femmes avec son film « Waongo »

Ces pionnières s’accordent sur le fait que le secteur culturel burkinabè présenterait un tout autre visage sans l’apport essentiel de la gent féminine. Si Laure Guiré estime que la femme est idéalement placée pour exceller dans les métiers du théâtre grâce à son imagination débordante, Amity Meria soutient que les hommes et les femmes sont avant tout complémentaires.

Pour sa part, Blandine Yaméogo conclut sur une note de sagesse professionnelle en affirmant que l’égalité signifie que la femme peut accomplir les mêmes tâches que l’homme dès lors que la compréhension et le respect demeurent au centre des relations humaines.

Cheick Habib Désiré BAYILI

Faso7

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