Burkina Faso : L’Assurance Climatique Indicielle, le nouveau filet de sécurité des agriculteurs

La région des Bankuy est considérée comme l’un des greniers du Burkina Faso. Cependant, comme la plupart des régions du pays, elle est régulièrement victime des caprices climatiques. Les inondations inopinées et les vagues de sécheresse anéantissent les récoltes des agriculteurs. Pour faire face à cette situation, le gouvernement du Burkina Faso déploie dans la zone, depuis 2022, l’assurance climatique indicielle. Ce mécanisme est déroulé à travers le projet « Promotion d’une assurance climatique indicielle pour les petits exploitants agricoles au Burkina Faso » (PPACI-BF) mis en œuvre par le ministère en charge de l’Environnement à travers le Secrétariat Permanent du Conseil National pour le Développement Durable (SP/CNDD). Les agriculteurs sont désormais indemnisés sur la base des indices pluviométriques mesurés sur le terrain. Cette initiative sécurise les productions de milliers de familles dans la localité.
Le mois d’octobre de l’année 2025 effeuille son dernier jour. L’écran de notre téléphone affiche 11h et quelques minutes. Nous sommes sur la route de Safané. 25 km à parcourir.
La voie, certes non bitumée, est en bon état. Les champs en bordure de voie présentent une bonne physionomie. Les tiges de maïs et de sorgho, couleur or, indiquent que c’est la phase des récoltes.
De bonnes récoltes, sans doute. Abdoulaye Sérépé, l’agriculteur avec qui nous avons rendez-vous à Safané, nous en dira davantage.

C’est un homme d’une cinquantaine d’années, marié, polygame, père d’une dizaine d’enfants. Il est l’un des bénéficiaires de l’assurance climatique. Rencontré à l’entrée de la ville, nous faisons le chemin ensemble pour visiter son champ. Pas n’importe lequel : « Un champ assuré ».
« Depuis que l’assurance est arrivée, on nous a expliqué le bien-fondé. Nous avons compris et nous nous sommes engagés. On nous a donné des semences. En plus de ça, lorsqu’il y a des pertes, on te paye », nous explique l’agriculteur, sourire aux lèvres, après avoir inspecté les épis de mil étalés sur deux hectares. Des épis de mil… assurés.
La sécheresse et les inondations font subir d’énormes pertes aux agriculteurs du Burkina Faso. En 2024, des milliers d’hectares de culture ont été inondés dans la région de la Boucle du Mouhoun. C’était la deuxième fois que les producteurs voyaient leurs récoltes être submergées en trois ans. Le projet PPACI-BF vient donc comme une réelle alternative pour sauver les greniers.
Le fonctionnement du dispositif (PPACI-BF)
Rencontré à la direction régionale de l’agriculture, le 1ᵉʳ novembre 2025, le Dr Brama Ouattara, coordonnateur du projet, nous explique le mécanisme.

Le projet couvre deux risques majeurs : les inondations et la sécheresse. Cinq spéculations sont concernées par l’assurance climatique indicielle, à savoir, le mil, le maïs, le sorgho, le sésame et le niébé. Le projet intervient dans les communes de Tchériba et de Safané (Boucle du Mouhoun) ainsi qu’à Dori (région du Sahel).
« L’assurance est couplée aux semences. C’est vrai qu’on parle d’excès d’eau et de la sécheresse, mais comme le disait un ancien dirigeant, la terre ne ment pas. C’est ce que vous avez mis au niveau de la terre, c’est ce qui va sortir. Si la semence n’est pas de bonne qualité, on pourrait accuser l’excès d’eau ou la sécheresse », soutient le Dr Ouattara.

L’un des aspects les plus appréciés par les agriculteurs est la qualité des semences mises à leur disposition. Abdoulaye Sanogo, agriculteur de Lanfiéra, confirme :« L’assurance est bien parce que les semences qu’on va vous donner sont de bonne qualité. Si tu cultives, tu vois les avantages. (…). C’est une grande aide, car souvent, la saison des pluies arrive et tu n’as pas de bonnes semences. Quand tu vas demander, s’il arrive que tu ne plaises pas à la personne, elle peut te donner de mauvaises semences qui ne vont pas germer. Pour cela, nous disons merci au PPACI-BF ».
Dans le cadre du projet « Promotion d’une assurance climatique indicielle pour les petits exploitants agricoles au Burkina Faso », le porteur de risque est Yelen Assurances. C’est auprès de cette société que les producteurs paient la prime de souscription.
« La prime, c’est 9 500 F CFA. Le producteur paye 6 175 F CFA et le projet subventionne le reste. Quant à la garantie, c’est 100 000 F CFA par hectare. Mais il y a une taxe sur les produits d’assurance. C’est autour de 10 000 F CFA. Le net qui revient, sur un hectare, si tout est sinistré, c’est 90 000 F CFA que la personne reçoit par hectare », précise le Dr Ouattara.
Fiabilité des Données et Indemnisation
Le PPACI-BF s’appuie sur des données fiables pour le traitement des cas, collectées par l’Agence Nationale de la Météorologie (ANAM) via son service agrométéorologique.
« Il y a deux types de données qui sont utilisées. Il s’agit de données au sol qui sont collectées à partir des pluviomètres automatiques. Et là, on travaille en collaboration avec l’ANAM. Et il y a des données satellitaires. (…) On a acquis des stations automatiques pour l’ANAM pour pouvoir bien mailler le territoire et réduire les biais qui peuvent arriver au niveau des données », confie le Dr Ouattara.
Quatre pluviomètres automatiques sont installés à Safané et trois à Tchériba. Les données sont transmises automatiquement à l’ANAM à Ouaga.

« Ce n’est pas manuel. Si c’était manuel, quelqu’un pouvait venir manipuler. Ce sont des données automatiques. Et c’est l’ANAM qui donne ces données. Et c’est avec ces données-là qu’on évalue la campagne », rassure Karim Belem, point focal du projet, rencontré à Tchériba.
Pour évaluer la campagne, des consultants analysent les données pour déterminer s’il y a sinistre. Producteurs, assureur, État, projet et ANAM sont tous représentés pendant l’évaluation pour garantir la fiabilité.
« Vraiment, en termes de manipulation des données, ce n’est pas possible. Je pense que c’est tout ça qui fait qu’il y a la confiance et que les gens adhèrent de plus en plus à l’assurance climatique indicielle », indique Karim Belem.
Un succès qui se conjugue au féminin
Le succès du projet se confirme. Selon le coordonnateur du projet, 2200 personnes avaient souscrit en 2024. En 2025, le nombre total des souscripteurs depuis le lancement du projet est de 4 197 personnes, dont 40 % de femmes.
Awa Koté, résidente de Safané, a souscrit à l’assurance climatique pour la première fois et a produit du haricot.
« Je n’avais pas encore souscrit à l’assurance. C’est cette année que j’ai souscrit. J’ai produit un hectare et ça a réussi. Je vais vendre une partie pour acheter les habits de mes enfants et payer leurs frais de scolarité. Je vais consommer une partie et conserver l’autre. L’assurance m’aide à aller de l’avant. (…) je demande aux autres femmes de souscrire », nous confie-t-elle.

Tout comme Awa Koté, Karidjatou Bayoulou, résidente de Tchériba, ne tarit pas d’éloges pour l’assurance climatique. Rencontrée dans son champ de sorgho, elle témoigne :« J’ai souscrit à l’assurance pour qu’en cas de perte, d’inondation ou de sécheresse, ils vont me soutenir. L’assurance est bien. L’année prochaine, je vais souscrire encore parce que ça m’a aidée ».
L’Indemnisation, Moteur d’Investissement
De 2020 à 2024, environ 1 000 producteurs sinistrés ont été indemnisés, pour près de 15 300 000 F CFA mobilisés. La plupart ont utilisé leur indemnisation pour se lancer dans d’autres activités génératrices de revenus (AGR).
C’est le cas du vieux Issouf Baoula de la commune de Tchériba, qui a investi sa prime dans l’élevage de volailles.
« J’ai beaucoup bénéficié de l’assurance climatique. L’an passé, j’ai utilisé ma prime pour payer la volaille. J’ai vendu certains pour scolariser les enfants et planter des arbres. (…) Ceux qui n’ont pas encore souscrit, qu’ils se dépêchent, car c’est très bénéfique. Non seulement, ils te donnent des semences et si ça ne marche pas, on te donne de l’argent plus que ce que tu avais payé », confie-t-il.

Si l’ensemble des agriculteurs apprécient l’assurance climatique, c’est aussi unanimement qu’ils déplorent un fait : la mise à disposition souvent tardive des semences.
Ce problème, le Dr Brama Ouattara en est conscient. Selon lui, c’est une situation liée aux procédures administratives. Le projet s’engage à faire le nécessaire pour que ce problème soit résolu en 2026.
Le PPACI-BF compte également mettre des périmètres maraîchers à la disposition des agriculteurs. Le projet prévoit aussi faire le plaidoyer auprès de l’État pour la création d’une société d’assurance spécifique dédiée à l’agriculture et portée par l’État en partenariat avec les microfinances, les banques et les assureurs. « C’est un secteur qui est vulnérable. Si on le laisse à la libre concurrence du privé, ce n’est pas évident que l’objectif soit atteint », prévient Dr Brama Ouattara.

Durant notre séjour, les producteurs assurés rencontrés dans la région du Bankuy, à l’image de leurs champs, affichent tous une mine rayonnante. Ils sont certains de faire de bonnes récoltes. Et ceux dont les champs ont connu des sinistres, sont également sereins, car ils seront indemnisés. Quand est-ce que l’indemnisation sera effective ? Pour avoir une réponse à cette question, nous nous tournons vers l’assureur, Yelen Assurance, qui n’a pas encore répondu à notre sollicitation.
Prévu pour être déroulé de 2020 à 2025, le projet est prorogé jusqu’en 2027. En attendant, le coordonnateur du PPACI-BF fait déjà le plaidoyer pour que, au vu des résultats satisfaisants du projet, les produits d’assurance agricole soient exonérés d’impôt. Il demande par ailleurs que le gouvernement couple l’assurance agricole avec les intrants subventionnés, afin que les bénéficiaires des intrants soient automatiquement assurés.
Cela permettrait à l’État, selon lui, d’éviter d’aller chercher des sources de financement extérieures pour venir en aide aux agriculteurs en cas de sinistres, une situation de plus en plus fréquente avec le dérèglement climatique.
Amadou ZEBA
Faso7



