Burkina Faso : « Six projets miniers en exploitation fermés en 2022 à cause de l’insécurité » (Élie Kaboré)

Elie Kaboré a travaillé successivement au journal L’Indépendant, au Réseau national de Lutte Anticorruption (RENLAC), au journal L’Economiste du Faso et actuellement, il est le Directeur de publication du média en ligne Mines Actu (mines-actu.net), spécialisé dans la publication d’informations sur le secteur des mines, des carrières et de la géologie. Il est par ailleurs le président de l’Action des journalistes sur les mines au Burkina Faso (AJM-BF). Le dimanche 30 octobre 2022, Elie Kaboré s’est prêté aux questions de Faso7 à propos de l’impact de la situation sécuritaire sur le secteur minier.

Faso7 : Vous êtes expert dans le domaine du secteur extractif et vous venez de lancer un média spécialisé dans le domaine. Parlez-nous de ce projet.

Elie Kaboré : J’ai au moins 18 années d’expériences dans le journalisme et une bonne partie dans l’investigation dans le secteur minier. Je suis formateur, mais aussi auteur de plusieurs études sur le secteur. Plusieurs organisations nationales et internationales sollicitent mes contributions.

J’ai décidé de lancer mon projet journal sur le secteur qui est Mines Actu (mines-actu.net), un site d’information de référence qui publie des informations sur le secteur des mines, des carrières et de la géologie. Nous abordons tous les compartiments de ces secteurs. Pour le moment, il s’agit d’un site en ligne qui passera en journal papier d’ici peu. Sur ce média, vous avez des informations sur l’actualité minière mais aussi une base de données assez fournies sur le secteur. Mines Actu est une photographie du secteur des mines, des carrières et de la géologie.

Faso7 : Avec la situation sécuritaire précaire au Burkina Faso, combien de mines industrielles ont cessé leur production ?

Elie Kaboré : L’insécurité a un impact négatif sur le secteur minier. Si l’on compare, on constate une baisse de la production entre 2021 et 2022. De janvier à août 2022, on a enregistré 38,737 tonnes soit une baisse de 13,4% par rapport à la même période l’année passée.

La baisse de la production s’explique, entre autres, par l’arrêt de la production de certaines sociétés minières à cause de l’insécurité. La mine de Ouaré a connu une attaque le 30 janvier 2022 ayant causé la mort de 3 policiers. Pourtant, c’est le minerai de cette mine qui devait alimenter l’usine de la mine de Youga dont le minerai est épuisé. Du coup, Youga et Ouaré qui appartiennent à Avesoro ont suspendu leurs activités en plus de Nétiana qui appartient à Avesoro et qui devait passer en sous terrain et alimenter Youga.

Taparko a aussi suspendu sa production à cause de la menace terroriste persistante. Du coup, la mine de Bouroum qui devait alimenter Taparko a aussi suspendu ses activités. La mine de Karma a été attaquée en juin 2022 avec malheureusement 2 morts. Les activités de la mine sont suspendues.

On dénombre ainsi 6 projets miniers en exploitation qui ont été fermés en 2022 à cause de l’insécurité. Ce chiffre ne prend pas en compte les nombreux permis de recherche qui restent inaccessibles à cause de l’insécurité. Plusieurs sociétés de recherche ont même demandé à l’administration minière, de suspendre leur permis de recherche en attendant une situation meilleure.

En plus de l’insécurité, certaines mines ont fini d’exploiter leur minerai comme Samtenga et Bouéré.

On n’oublie pas Perkoa qui ne produit plus de zinc depuis le 16 avril 2022, date à laquelle la mine a connu une inondation. Trevali mining, la société mère de Perkoa a décidé de liquider les 90% des actions appartenant à cette société.

Elie Kaboré, Directeur de publication du média en ligne Mines Actu – © Faso7

Faso7 : Quelle sont les autres impacts de cette situation sur les sociétés minières ?

Elie Kaboré : Sur la base de simulations, on peut dégager l’impact sur le plan économique et social. Les mines fermées à cause de l’insécurité vont engendrer un manque à gagner sur le plan financier pour le budget national de l’ordre de 20 milliards F CFA environ. Ce manque à gagner provient des impôts, taxes et redevances qui ne seront plus payés. Il ne prend pas en compte les revenus versés au profit des collectivités tels la taxe superficiaire, la patente, le fonds minier de développement local, les appuis directs aux budgets des collectivités par les mines. Sur le plan social, près de 2300 emplois sont compromis. Un désastre social qu’il faut vite gérer.

L’impact est ressenti dans les sociétés en exploitation de diverses manières. Elles sont obligées pour certaines d’utiliser l’avion comme mode de transport. Elles dépensent plus dans la sécurisation des sites, elles utilisent des convois sécurisés pour convoyer les biens sur les sites. Tous ces investissements augmentent les charges et les coûts de production. Des charges qui vont diminuer la base imposable par l’impôt. La hausse du cours du dollar a un avantage et un désavantage sur le secteur.

Le désavantage se situe au niveau de la hausse des produits sur les marchés. Cette hausse vient augmenter les charges des entreprises.

Fort heureusement, la hausse du cours du dollar (l’or est vendu en dollar) va permettre de compenser toutes ces pertes. Au moins, un avantage pour les sociétés minières.

L’impact sur les activités de recherche n’envisage rien de bon pour l’avenir des mines dans ce pays. Pour le moment, la recherche se poursuit dans les zones les plus sûres en espérant une diminution, voir une fin de la menace terroriste. Sans la recherche, il est évident qu’il serait difficile de découvrir de nouveaux gisements et ouvrir de nouveaux projets.

Plusieurs sous-traitants ne pourront plus fournir des biens et services à ces mines. Même s’il est difficile d’estimer leur perte, on garde à l’esprit que ces sociétés ne paieront pas d’impôts et ne créeront pas d’emplois à cause de cette situation.

Des opportunités sont ainsi à saisir par les nationaux

Faso7 : Au niveau international, le Burkina Faso est-il toujours attractif en ce qui concerne le secteur extractif ?

Elie Kaboré : La sécurité dans un pays est un des critères d’attraction des investisseurs dans un pays. Mais on se rend compte que l’exploitation des ressources continue dans des pays en situation de guerre et en proie aux groupes armés de toutes sortes. C’est le cas de la République démocratique du Congo, la Centrafrique, la Lybie, le Mali voisin, l’Irak, etc. Les investisseurs trouveront le moyen d’exploiter malgré notre situation difficile.

Pour faire fuir des investisseurs, il faut ajouter d’autres critères dont la baisse drastique des cours de l’or principalement. Si ces investisseurs sont toujours en activité, c’est parce que le cours de l’or est très bon depuis 2017 et selon les prévisions, ce cours n’est pas prêt de baisser demain. L’instabilité juridique et politique, les conditions fiscales, la disponibilité des infrastructures sont d’autres critères pas très déterminants pour attirer un investisseur.

Mais il faut reconnaitre que l’insécurité dans un pays limite les capacités des entreprises qui y sont établies à lever des fonds au niveau international. Des sociétés implantées au Burkina Faso ont eu du mal à lever des fonds pour financer leurs activités.

Certaines ont été obligées de lever ses fonds au niveau national. Comme on le dit, à quelque chose, malheur est bon.

Faso7 : Parlant du contenu local, quel est le point de la mise en œuvre actuellement au Burkina Faso ?

Elie Kaboré : Les dispositions de plusieurs textes nationaux encouragent le contenu local. On attend par contenu local dans le secteur minier, la création de valeur ajoutée par la présence des mines. Cela peut se faire au niveau de la formation des nationaux, du transfert de compétences des expatriées vers les nationaux, la promotion de l’emploi local, la professionnalisation des entreprises nationales, l’accès aux achats des mines par ces entreprises nationales, l’accès aux permis miniers par des nationaux, le financement du secteur par des fonds nationaux, la transformation locale, etc.

L’objectif est de permettre que le maximum de recettes reste dans le pays parce que les entreprises bénéficient de plusieurs avantages fiscaux, le secteur contribue faiblement au développement local, etc.

C’est ainsi que le Code minier a prévu la préférence nationale pour les achats et l’emploi. On assiste à un début d’opérationnalisation de la préférence nationale pour les achats avec l’adoption de textes et la mise en place d’un mécanisme.

Au titre des textes, nous avons l’adoption de la stratégie nationale du contenu local dans le secteur minier pour promouvoir le contenu local dans le secteur minier en vue d’accroître son impact sur l’économie nationale, l’adoption du décret n°2021-1142/PRES/ PM/MINEFID/MEMC/MICA portant fixation des conditions de la fourniture locale dans le secteur minier, et l’adoption de l’arrêté n°2021-372/MTEMC/MEFP/MDICAPME portant établissement de la liste des biens et services fournis aux entreprises minières.

Ces textes sont en vigueur depuis le 1er janvier 2022. C’est dire que les sociétés minières ont l’obligation de se soumettre. Elles doivent respecter des quotas dans l’acquisition des biens et services auprès des entreprises nationales, elles déposent un plan des marchés à passer et un rapport en fin d’année sous peine de sanction. Il est difficile d’évaluer l’impact de ce dispositif à ce jour. Attendons la fin de l’année.

Faso7 : Quelles sont les difficultés que rencontrent les entreprises burkinabè ?

Elie Kaboré : Selon une étude du ministère des mines (en 2016), sur des achats de 456,5 milliards Fcfa, les entreprises nationales n’ont capté que 15 %. Des opportunités sont ainsi à saisir par les nationaux.

Mais les entreprises nationales rencontrent quelques difficultés publiées dans une étude commanditée par l’Ambassade du Canada en 2020. Les principales, il s’agit de la faible capacité à préfinancer les marchés ou à supporter les délais de paiement, les faibles capacités à fournir des biens et de services de qualité au regard des standards/ normes des sociétés minières, le manque ou faible connaissance des besoins du secteur minier, l’insuffisance d’information sur les besoins d’approvisionnement de la mine.

Mais on observe la naissance de champions nationaux dans plusieurs domaines dont la construction, le transport, le financement, la réalisation des études, les forages, la location d’engins, l’hébergement, la restauration, l’informatique, la sécurité, etc. Les nationaux sont plus attendus dans les secteurs où les chiffres d’affaires sont plus importants comme les hydrocarbures et les lubrifiants, les explosifs.

Partant, il faut un accompagnement politique en faveur des nationaux même si les fournisseurs sont organisés en alliance.

…un appel au gouvernement, notamment les ministères des finances et de la décentralisation de se pencher sur l’utilisation de ces fonds.

Faso7 : Avec l’Action des journalistes sur les mines au Burkina Faso (AJM-BF), vous menez plusieurs combats pour une utilisation raisonnée des ressources issues du secteur extractif. Parlez-nous un peu de vos actions ?

Elie Kaboré : Avec des ressources très limitées, AJM-BF déroule ses activités. Nous avons un projet dénommé Mentoring sur l’utilisation du Fonds minier de Développement local (FMDL) par les collectivités territoriales bénéficiaires. Pour AJM-BF, ces fonds doivent assurer un réel développement au niveau local et préparer les communautés pour l’après mine.

Nous avons organisé 2 activités majeures dont la première en juillet 2021 en collaboration avec la mine d’Essakane qui alimente le plus le fonds. Nous avons au cours de cette activité, invité la mine et le ministère des mines à exposer sur les différentes contributions au titre de ce fonds. Nous avons par la suite demandé aux collectivités bénéficiaires qui bénéficient des fonds et qui se trouvent dans le périmètre de la mine d’expliquer ce à quoi l’argent à servi. Nous avons été outrés de la nature des projets qui ont été financés par ces ressources exceptionnelles. Ces projets ne peuvent pas assurer un développement de ces localités avec un risque d’extrême pauvreté après la mine. Le projet a une deuxième phase qui concerne la communication. Il a été perturbé par la situation politique qui a entrainé le changement des conseils municipaux.

Nous avons aussi mené un plaidoyer sur l’utilisation des ressources du fonds dans la commune de Houndé, celle qui reçoit le plus de ressources de ce fonds. Le plaidoyer a eu un résultat puisque des projets sélectionnés ont été rejetés par le comité de suivi qui a été très réceptif à nos messages. Une commune qui a des problèmes d’eau potable, d’accès à l’éducation, la santé, ne peut pas se préoccuper de la construction de clôtures pour des bâtiments administratifs. La commune ne se limite pas non plus au centre-ville de Houndé mais également aux 15 villages. Le choix des projets doit tenir compte des besoins réels et avoir un caractère inclusif et d’équité.

Nous lançons un appel au gouvernement, notamment les ministères des finances et de la décentralisation de se pencher sur l’utilisation de ces fonds.

Propos recueillis par Ignace Ismaël NABOLE

Faso7

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