Musique : « La nationalité en elle même doit permettre à chaque Burkinabè de ne jamais manger la honte » Banou Campus Ambiance

Lancés dans une carrière professessionnel depuis 2013, Banou (Banou Sébastien), KD (Kaboré Dieudonné) et Bubois (Badolo Jean Martial), les trois artistes qui composent le groupe Campus Ambiance forcent l’admiration. Bercés par le zouglou dès leur tendre enfance au bord de la lagune Ebrié, ils vont réussir non seulement à se déporter avec ce genre musical jusqu’au pays des Hommes intègres, mais ils vont aussi réussir à y mettre une touche burkinabè. Avec trois albums à son actif, le groupe qui est devenu au fil des années une référence en matière de musique au Burkina Faso et hors des frontières burkinabè, s’apprête à offrir un très grand concert au CENASA le 02 avril 2021. C’est en pleine préparation de ce concert qu’une équipe de Faso7 a rencontré le groupe dans son quartier général à Dassasko à Ouagadougou, ce 13 mars 2021. Lisez pour comprendre comment ils ont réussi à s’imposer dans le berceau même du Zouglou en ayant pour stratégie que l’amour affiché pour leur patrie, le Burkina Faso.
Faso7: Comment avez-vous réussi à faire voyager le zouglou de la Côte d’Ivoire au Burkina Faso ?
Campus Ambiance (C.Ambiance): Je pense que pour le cas spécial du groupe Campus Ambiance, on ne dira pas que c’est nous qui avons importé la musique mais que c’est nous qui nous sommes déportés avec une certaine culture pour rejoindre effectivement notre pays d’origine qui est le Burkina Faso. Nous sommes nés en Côte d’ivoire, nous avons été bercés par cette musique et c’est en venant au Burkina Faso justement qu’on a emporté aussi ces rythmes avec nous. Maintenant, la suite, c’est la composition qu’on a réussi à faire avec les rythmes d’ici. Voilà pourquoi on dit que ce qu’on fait, n’est pas purement du zouglou. C’est plutôt un cocktail de rythme d’ici mélangé aux rythmes d’ailleurs.
Faso7 : Quel bilan établissez-vous de 2013 à aujourd’hui ?
C.Ambiance : C’est un bilan positif. L’année 2013 était le lancement du premier album « Fruit de la passion », qui est passé inaperçu. Après, on a lancé le deuxième album qui est « le Temps de Dieu ». Là, on bouscule beaucoup les choses et on sort en 2019 « Équilibre ». C’est un album professionnel qui nous a lancé au devant de la scène avec une très belle vente discographique de l’année 2020 et qui nous a fait jouer près de 150 spectacles dans un contexte de Covid-19. Donc, il faut dire que le bilan est positif. Mais nous sommes très insatiables. On va aller au delà de ça. C’est à cause de ça justement que nous sommes en train de fédérer à la fois les talents humains et les talents financiers pour que le résultat soit au rendez-vous.
Faso7 : Quelle est la réaction du public ivoirien, lorsque des jeunes burkinabè sont invités à venir jouer du zouglou au bord de la lagune Ebrié ?
C.Ambiance : Lorsque les ivoiriens nous découvrent, c’est sur les réseaux sociaux. En deux heures, un groupe burkinabè inconnu acquiert environ 200 000 vues à 300 000 vues. Ça va vite et ça nous contacte de partout.
On était assis à Ouaga et puis on nous appelle en Côte d’Ivoire. On voit que ce qu’on fait, il y a un fond zouglou mais il y a une touche burkinabè qui est là. D’abord, notre habillement en dit long. Et on commence toujours le concert par des vocalistes tirés du folklore de Jean Claude Bamogo. Ça fait effet de « waouh » là-bas. Dès le début, on demande qui est ivoirien parmi nous 3 ? On dit « personne » et ils sont étonnés. C’est ce qui fait marcher notre zouglou en Côte d’Ivoire, parce qu’on est purement burkinabè mais on fait leur zouglou avec d’autres propositions différentes du zouglou qu’ils ont l’habitude de voir. La manière de jouer le Liwaga et de pouvoir chanter en vocaliste 3 voix pour donner du zouglou, ça les surprend et ça donne à découvrir. A côté des autres faiseurs de zouglou, on nous préfère parce que nous sommes, d’après eux, originaux.
Si vous remontez dans le temps, l’image du Burkinabè n’était pas l’image du Burkinabè qu’on a aujourd’hui. Le jugement qu’on a sur notre pays aujourd’hui, les gens ont tort de penser que les autres ont tort. Non. C’est nous qui avons tort de ne pas vendre un Burkina nouveau et un Burkinabè nouveau.
Comme on l’a toujours dit sur des plateaux ailleurs, on a des valeurs dans notre pays qu’on ne trouve pas ailleurs en Afrique. Le Burkinabè est digne. Il est intègre. Il est travailleur. Il est honnête et sincère. Il y a beaucoup de vices qui ne sont pas rentrés dans notre pays. Pendant qu’ailleurs c’est porté une cravate et roulé dans une 4×4 qui est synonyme de grandeur, au Burkina Faso par exemple c’est d’avoir une maison, sécuriser sa famille.
Les autres ne savent rien de nous. C’est à nous de vendre ces valeurs.
Faso7 : Quel peut être l’apport du zouglou dans la quête de la cohésion sociale ?
C.Ambiance : Le zouglou est d’abord l’actualité. On ne pas faire sortir un album sans évoquer ça justement. Vous allez dans l’album de campus ambiance “Equilibre » qui est sorti en décembre 2019 et qui a beaucoup marché, vous avez des titres comme « on va gagner » où nous parlons de la cohésion sociale en évoquant purement la situation sécuritaire et après, on balance sur l’injustice sociale qui est la base de ça. Nous parlons aussi de l’inégalité sociale qui est également à la base de cette fracture sociale.
La cohésion sociale est un sujet que nous évoquons très bien souvent sous fond de parenté à plaisanterie.
Nous évoquons les problèmes du moment en invitant la société à se donner main dans la main, que ce soit au niveau politique où au niveau de la société pour qu’il y ait la confiance.
On a toujours vécu ensemble et pour paraphraser ça, on dit « mon papa est Gurunsi, ma maman est Bissa, mon professeur est Peulh, mon tailleur est Dagara ». Donc ça veut dire qu’on a toujours vécu ensemble en harmonie.
Quand on a l’occasion de chanter devant les autorités du pays, il y a toujours cette manière subtile de faire passer les choses pour que les gens sachent.
Nous sommes dans le bas peuple. On aurait donc raté notre vocation si on évoque pas les sujets qui touchent le peuple. On a déjà demandé par exemple au chef de l’État, « si tu laisses l’affaire de l’UITS, ça va te faire quoi ? » C’est en zouglou donc ça passe. Les gens ont ri pourtant on a dit. Vous savez très bien ce que c’est que la question de l’UITS au Burkina Faso.
Après, on prend un billet de 5000 FCFA et on donne au chef de l’État en lui disant que si tout le monde donnait 5000 FCFA au chef de l’État, il n’allait pas aller emprunter de l’argent ailleurs. Là on évoque la question de l’endettement.
Quand on a fini de jouer en Côte d’Ivoire, les organisateurs ont demandé si nous sommes Burkinabè. On leur dit que nous sommes de vrais mossis. On a une manière de se faire respecter et de faire respecter le Burkinabè nouveau à l’extérieur.
Faso7: Comment se prépare le concert à venir ?
C.Ambiance : Le concert se prépare très bien. Aujourd’hui, nous sommes en train de prendre d’assaut le CENASA, le 02 avril, pour célébrer une amitié. Une amitié qui est justement à notre faveur. Il s’agit d’une amitié avec un groupe international qui nous a découvert à Ouaga ici et depuis qu’on s’est découvert, on est en train de faire chemin ensemble. C’est un groupe que toute l’Afrique adule. Que ce groupe-là vienne tomber sur le charme d’un groupe burkinabè, qui était peut-être inaperçu, c’est justement pour cela on vous appelle à venir voir le 02 avril au CENASA. On veut parler du groupe « Révolution » qui est un succès ivoirien international terrible. Ce sont des personnes qui vont narrer qui nous sommes. C’est vrai qu’ils viennent chanter. Mais au-delà de chanter, ils vont parler des jeunes burkinabè, parce qu’on a vraiment surpris les gens.
On a tellement vendu nos valeurs à Abidjan qu’ils ont décidé de venir s’établir à Ouagadougou avec nous. Et ça commence justement par un concert, le 02 avril. Que les gens viennent. On parlera du nouveau burkinabè perçu à l’extérieur qui n’est pas le Burkinabè des année 75, 80, 90.
C’est ce visage là qu’on a montré aux gens en disant, vous avez tort. Notre pays, ce n’est pas la poussière, ce n’est pas la misère.
Après les 05 millions de Burkinabè qui sont chez vous, il y a encore 20 millions qui sont restés dans leur pays mais qui ne meurent pas de faim mais qui s’épanouissent.
Faso7: Le CENASA, c’est 600 places, quel est votre objectif ?
C.Ambiance : C’est ce qu’on a dit, on veut célébrer une amitié. Il faut que les gens viennent pour voir. Les affiches parlent d’elles mêmes. Nous aussi, on a des choses à raconter. Si on dit que deux personnes finissent deux plats de mui kolgo (Riz au soumbala) avec cinq poulets flambés , les Burkinabè ne vont pas croire pourtant ce sont des ivoiriens qui font ça à Ouaga ici. C’est à la population de venir nous galvaniser et nous aider à grandir afin qu’on puisse faire de grands projets ensemble.
Faso7: Quel est le pire souvenir des moments de galère que vous retenez?
La réponse en vidéo?
Faso7: Le défi majeur de la musique burkinabè, c’est de réussir à s’exporter. Vous avez réussi à le faire du côté de la Côte d’Ivoire. Quel est le secret ?
C.Ambiance : Il faut dire que c’est notre caractère assez hybride. On a été bercé par d’autres cultures et ensuite, on est venu découvrir nous même notre propre culture. Les vas et viens entre ces deux cultures font qu’on arrive à être au dessus de ces cultures-là. Aujourd’hui, on a fait « cocoroco », la thématique est à la fois Burkinabè parce qu’on s’est inspiré des réalités du campus de Ouagadougou et on a posé ça sur du zouglou. Ça marché du côté de la Côte d’Ivoire mais quand on va en concert, on leur montre qu’en plus du zouglou, on a le Liwaga et le Wabra.
On arrive à faire passer la pilule de telle sorte qu’ils commencent à aimer plus cette métamorphose de leur zouglou parce que le métronome est peut-être Warba ou Liwaga, mais on chante d’abord en français là-dessus.
C’est un mélange qui passe bien et surtout la force qui le fait, c’est l’humour qu’on y associe.
Il y a aussi l’assurance. Le dernier spectacle qu’on a joué à Ouagadougou, on était face à des artistes étrangers, j’ai rappelé aux gars qu’on était en Faso danfani, un pagne de chez nous. Campus ambiance en Faso danfani, c’est différent de Campus ambiance dans T-shirt. En Faso danfani, on a plus de force. C’est une armure qui ne dit pas son nom. Cela veut dire que la nationalité en elle même doit permettre à chaque Burkinabè de ne jamais manger la honte et de ne jamais être complexé. Dès la porte même du spectacle, il faut commencer à tchatter le mooré. Quand on arrive quelque part, il faut qu’on sente qu’on est Burkinabè et qu’on est fier de l’être.
Il n’y a pas de stratégie d’importer la musique, c’est la manière d’être soi-même d’abord, d’être fier et la manière de le faire. Abidjan, on nous attendait pour faire du zouglou mais lorsqu’on est monté, on a commencé par un morceau traditionnel burkinabè, celui de Jean Claude Bamogo. La salle s’est levée. On a la chance que les gens ne connaissent pas tout ce qu’il y a chez nous. On peut donc vendre. Les autres ont déjà tout vendu. Et il y a la ressource ici. Il y a Jean Claude Bamogo, il y a le vieux Issouf Compaoré, il y a Zougnazagmda. C’est à nous de tirer ce qu’ils ont déjà fait pour envoyer ça dans la modernité. Et nous ne sommes qu’au début de ça.
En vidéo un avant-goût du concert du 02 avril 2021?
Propos recueillis par Amadou ZEBA
Faso7



