VIH/SIDA au Burkina Faso : Dans l’univers des amours impossibles

Le mariage entre personnes séropositives. Le sujet, nous le proposons en conférence de rédaction en début d’année 2023. Les réactions sont mitigées. « Josué, c’est un sujet intéressant. Ton papier peut encore sensibiliser. C’est trouver des personnes infectées qui vont accepter parler qui sera le plus dur », commente notre rédacteur en chef. Mais Alex Lompo apporte une réponse aux inquiétudes de notre chef. Il est à la tête d’une agence matrimoniale en ligne dédiée …. aux personnes séropositives.

Notre téléphone sonne. A l’écran s’affiche un nom : Youmanli Cheick Alex Lompo. Inattendu ! Il est 11h passé ce dimanche 25 juin 2023.  Lompo est arrivé à Ouagadougou et se trouve dans une gare sise au quartier Wayalghin. Il est prêt à nous recevoir après une demande de rendez-vous qui date de 2022. Le plan de notre dimanche tombe vite à l’eau. Alex est là et il faut vite saisir la main tendue !

Après avoir réuni notre matériel de filmage et de prise de son, nous voici en route pour la gare en question sur notre motocyclette. À la suite des salutations d’usage, nous remorquons notre invité. Direction, le parc Bangr Wéogo. Loin des yeux et oreilles curieux que les nôtres, voire plus, afin de garantir la confidentialité de nos échanges.

Alex Lompo voit le jour en 1993. Avec dans ses veines, le VIH. Mais ce n’est qu’en 2010 qu’il est mis au courant de sa sérologie. « C’est à l’âge de 16 ans que ma grande sœur m’a amené à l’hôpital et a demandé au médecin de m’informer. Donc, l’information m’est parvenue de mon médecin qui m’a dit tout simplement : ‘’Alex, ta grande sœur est venue me dire que tu es séropositif’’ », dit-il.

Alex n’est pas étonné pour autant. Ses maladies à répétition ont pris le soin bien avant de lui mettre la puce à l’oreille. « Ça ne m’a rien dit du tout carrément, parce que je me suis dit que je le savais. J’avais cette impression de savoir déjà que j’étais malade. Ça ne m’a fait ni chaud ni froid parce que je me suis dit que c’est une maladie comme les autres et il y a le remède qui est là », a-t-il ajouté.

Vidéo – Burkina Faso : Alex Lompo, celui qui unit les personnes séropositives

Assis dans le parc, sous l’arbre où nous avons aménagé notre confessionnal, de temps à autre, notre regard se promène pour déceler d’éventuelles oreilles indiscrètes. Notre assiduité conforte Alex dans sa narration.

Depuis lors, Alex Lompo suit un traitement régulier d’Antis rétroviraux (ARV) qui ne sont pas sans effets secondaires sur son corps. Il a maintenant 30 ans et est enseignant dans une région du Burkina Faso. Même s’il garde la tête sur les épaules, le jeune homme n’ignore pas la stigmatisation. « Je suis forcé de garder la tête haute et d’affronter les regards des autres. Parce que, quoi qu’on en dise, c’est vrai que j’ai le VIH et personne ne le sait. Mais cela peut se remarquer à travers mon apparence physique. Alors, souvent, je suis confronté à des regards qui ne sont pas vraiment bienveillants », s’exprime-t-il.

« Quand on a cette maladie, on ne peut pas le cacher à sa compagne »

Cette stigmatisation, il la ressent aussi à travers ses relations amoureuses. Pour de bonnes bases, Alex Lompo s’est donné pour principe d’annoncer sa sérologie à ses conquêtes. Ce qui n’est pas sans conséquences. Il se rappelle que ses cinq ex copines l’ont abandonné, l’une après l’autre. Sa voix, légèrement teintée d’amertume, tremble au fur et à mesure qu’il partage son histoire. « Quand on a cette maladie, on ne peut pas le cacher à sa compagne. Donc moi, voulant toujours informer ma compagne avant vraiment de passer aux choses sérieuses, je me suis toujours vu rejeté à cause de ma maladie », déclare-t-il.

Le jeune homme relativise tout de même. Il sait que la stigmatisation liée au VIH persiste pour diverses raisons, notamment le manque de compréhension et d’éducation sur la transmission du virus.

Fatigué de ces rejets déchirants, Alex Lompo se résigne à chercher son âme sœur parmi ses « semblables ». Même dans ce contexte, il sait que trouver une partenaire séropositive est un défi en raison de la faible visibilité de la population séropositive, de la méfiance qui y règne et de l’accès limité à des espaces de rencontres.

Au regard de ces barrières, le jeune homme décide de créer une agence matrimoniale en ligne dédiée aux personnes séropositives, en février 2022. Il est le seul aux commandes pour des raisons de confidentialité, nous confie-t-il. « ARMI Pozdating : Agence de Rencontres Matrimoniale pour indétectables », pour hétérosexuels, c’est le nom de son agence.

Ceci est l’aperçu de l’en-tête de la page de l’agence-©Faso7

Une personne « indétectable » en référence au VIH signifie qu’elle a une charge virale indétectable. Cela veut dire que la quantité de virus dans son sang est si basse qu’elle ne peut pas être détectée par les tests standards.

Ce projet se décline sur les réseaux sociaux tels que Facebook en principale, Instagram, Twitter et TikTok. Alex nous indique que les personnes intéressées peuvent entrer en contact directement avec les différents comptes de l’agence.

Alex s’est révélé à « sa famille » courant octobre 2023, sur la page de l’agence-©Faso7

Ses bras s’agitent, alors qu’il partage son désir sincère d’aider les autres, de soutenir « ses semblables » dans leur quête de l’amour. « Je me suis dit que si moi j’ai des difficultés à trouver l’amour, il est certain que d’autres rencontrent les mêmes obstacles. En voyant toutes ces agences de rencontre sur Facebook, je me suis dit : pourquoi ne pas en créer une dédiée exclusivement aux personnes séropositives, aux indétectables ? Je parle de ceux qui vivent avec le VIH. Quand je vois le désespoir de certaines personnes, d’hommes et de femmes qui recherchent réellement un partenaire et qui n’en trouvent pas, cela me touche profondément, d’autant plus que je me reconnais en eux », exprime-t-il, partageant ses réflexions avec émotion.

Par rapport aux règles à suivre pour faire partie de l’agence, Alex Lompo éclaire notre lanterne. « Les séropositifs à la recherche d’un partenaire nous contactent pour publier leurs annonces. Nous les publions et lorsqu’un autre séropositif indétectable voit l’annonce, il nous écrit. Nous lui communiquons alors toutes les règles à suivre, notamment en termes de sérieux, d’intégrité et d’honnêteté. Avant cela, il nous envoie une preuve tangible de sa condition indétectable, telle qu’une photo de ses médicaments et ses dossiers de suivi médical. Une fois cette preuve obtenue, nous prévenons la personne qui l’intéresse en lui fournissant les informations nécessaires avant de partager les numéros de contact. Il est important que personne ne pense qu’il s’agit d’une arnaque », explique-t-il.

Le Cameroun en tête de liste dans les annonces

Plus de huit cents personnes ont contacté l’agence par le biais des canaux digitaux, selon les confidences de Alex. « Pour le plus d’annonces dans l’agence, le pays c’est le Cameroun. Le Cameroun a beaucoup plus d’annonces surtout du côté féminin. Il y a beaucoup de femmes au Cameroun qui sont malades. Au Burkina Faso, il y a à peu près une vingtaine de femmes et une dizaine d’hommes. Aucun indétectable du Mali ne m’a fait signe jusqu’à présent », ajoute le jeune homme tout en invitant les séropositifs maliens à faire le pas.

En ce qui concerne les résultats des couples qu’il met en contact, Alex Lompo partage avec nous une réussite notable. Il s’agit de la mise en contact réussie d’un Burkinabè résidant en France et d’une Ivoirienne vivant en Côte d’Ivoire, qui se sont unis dans les liens du mariage. Curieux d’en savoir davantage sur eux, nous les avons contactés mais les deux tourtereaux n’ont pas voulu se prononcer. Malgré notre assurance sur la confidentialité des identités, c’est un refus catégorique qui nous a été opposé.

Cette anecdote témoigne du potentiel réel de la plateforme d’Alex Lompo à faciliter des rencontres significatives et durables. Bien que les succès puissent être rares, chaque union réussie est une lueur d’espoir pour Alex.

Un autre objectif du créateur de cette agence matrimoniale est de sensibiliser et orienter les autres. « Il m’est arrivé une fois de rencontrer une demoiselle de Ouagadougou. Elle pensait dur comme fer en voyant les vidéos sur YouTube sur les symptômes du VIH et tout, elle pensait qu’elle était infectée. Elle le croyait dur comme fer. Donc j’étais obligé de prendre le bus pour venir la chercher et l’amener à l’hôpital pour qu’elle fasse un dépistage. Elle a trouvé que c’était négatif. Il y en a aussi à qui j’ai eu à indiquer des centres de santé où on prend en charge les personnes malades », confie-t-il.

Alex Lompo a tenu à souligner que son agence ne fournit pas de conseils ou d’astuces de santé en matière de relations amoureuses, car il n’est pas un professionnel du domaine. Et il s’est voulu clair sur le sujet. « Je ne suis pas médecin ni agent de santé. Donc, donner des conseils par rapport à ça, ça serait trop faire parce que je ne m’y connais pas. Donc je donne le contact de mon médecin à certains qui en ont besoin », dit-il sur un ton formel.

Alex Lompo ne veut pas s’arrêter en si bon chemin. Il nourrit l’ambition de créer une communauté solide d’indétectables, capables d’assumer publiquement leur statut de séropositifs afin de faire cesser la stigmatisation. À ce propos, Alex Lompo s’est dévoilé sur la page Facebook de son agence à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le SIDA.

Pour les personnes séropositives qui sont toujours isolées, Alex Lompo a un mot. « N’oubliez pas que vous pouvez former des couples avec des personnes séronégatives sans qu’il n’y ait aucun problème pour avoir des enfants avec ces personnes, des enfants séronégatifs ; tout simplement en prenant très bien vos médicaments. Si vous cherchez, l’amour, prenez d’abord le soin de bien prendre vos médicaments, de vous soigner », dit-il.

Après avoir partagé un plat de « garba » avec Alex, nous l’avons ramené à la même gare pour qu’il retourne à son lieu d’affectation.

« Il faut retenir qu’une personne indétectable ne transmet plus la maladie »

Pour confirmer ou infirmer certains dires d’Alex, nous prenons attache avec un professionnel de la santé sur le sujet. Dr. Arthur Sawadogo est un spécialiste en médecine liée au VIH/SIDA. Avec lui, nous abordons la question de la sérologie au sein des couples. Sur le sujet, Dr. Arthur Sawadogo est formel quant à la possibilité de vivre avec un partenaire séropositif sans être infecté, soulignant que la naissance d’enfants en parfaite santé est également réalisable.

Le Dr Arthur Sawadogo explique la gestion du VIH-SIDA dans les couples-©Faso7

« Pour un couple qui partage une longue histoire, si l’un des conjoints découvre sa séropositivité, et que l’amour est réel entre eux, ce serait vraiment idiot de quitter la relation en raison de la maladie. En suivant régulièrement un traitement approprié, le risque de transmission du virus est quasi nul, c’est prouvé. Il faut retenir qu’une personne indétectable ne transmet plus la maladie. Indétectable égal Intransmissible, I=I », explique-t-il.

Dans le même temps, le Dr Arthur Sawadogo nous apprend qu’il est possible d’avoir un enfant sain avec une personne indétectable, que l’on soit séronégatif ou séropositif indétectable. « Dès la naissance, on doit administrer des médicaments antirétroviraux au nourrisson pendant 45 jours pour réduire le risque de transmission du VIH de la mère à l’enfant. La mère est également étroitement suivie par les professionnels de santé », ajoute le Dr. Arthur Sawadogo.

En plus du traitement ARV administré au nouveau-né, dans certaines situations, les professionnels de la santé peuvent recommander des alternatives à l’allaitement maternel pour réduire davantage les risques de transmission, selon le Dr. Arthur Sawadogo.

Le médecin nous a précisé qu’il existe une liste variée de méthodes pour concevoir des enfants en bonne santé avec une personne séropositive sans transmission du virus.

« C’est ainsi que je lui ai parlé… »

Dans nos quêtes de personnes pour traiter du sujet, une occasion va se présenter. Notre média est invité, en fin novembre 2023, à prendre part à une formation du Réseau national pour une grande implication des personnes infectées dans la lutte contre le VIH/sida au Burkina Faso (REGIPIV-BF) à Bobo-Dioulasso. Le dossier nous est immédiatement confié. Une aubaine pour approfondir le sujet.

Au cours de cette formation, nous avons le privilège de bénéficier du partage d’expérience de Mamadou Sawadogo, Président du Conseil d’administration de l’organisation. Il évoque la manière dont il a annoncé sa séropositivité à sa partenaire séronégative, dans les années 90 où le taux de mortalité lié à la maladie était élevé. M. Sawadogo établit une relation avec sa femme depuis 1992, et ensemble, ils ont des enfants en parfaite santé, sans transmission du VIH à la mère.

Mamadou Sawadogo a contracté le virus en 1996. Même s’il pratiquait l’abstinence, il se rappelle avoir effectué une mauvaise manipulation d’un échantillon de sang pendant sa formation à l’École nationale de santé publique (ENSP). À cette époque où les traitements étaient limités, M. Sawadogo a rappelé les souffrances des personnes séropositives, dont le taux de mortalité dû à la maladie élevé et dans des conditions pas enviables.

Mamadou Sawadogo a fait part de son expérience avec sa femme lors de la conférence-©Faso7

Tenant compte de ces paramètres, aux premiers jours de sa maladie, Mamadou Sawadogo voit venir sa mort. Il  choisit de partager son statut avec sa copine, aujourd’hui sa femme, qui l’a soutenu en raison de la sincérité entre eux.

« Je suis arrivé avec un ami qui me conseillait de ne pas lui dire, mais j’ai décidé de l’informer pour qu’elle puisse s’éloigner et trouver une autre personne, afin que je ne sois pas à l’origine de ce qui pourrait lui arriver. C’est ainsi que je lui ai parlé, et c’est après qu’elle m’a dit qu’elle ne me croyait pas, pensant que je voulais me débarrasser d’elle en prétendant être infecté. J’ai eu le courage de lui dire la vérité », se souvient Mamadou Sawadogo qui assure mener une vie épanouie actuellement.

Pour confirmer les dires de Monsieur Sawadogo, nous lui demandons le contact de son épouse, Oumou Sawadogo, qui vit en France, afin d’échanger avec elle pour comprendre les raisons qui l’ont poussée à rester.     « Bonjour Mr Tiendrebeogo. Je vous remercie beaucoup. Quand il m’a annoncé, c’est d’abord sa sincérité, la confidentialité, son courage. Si une personne se confie à toi, il t’a donné une considération. En ce moment, on ne parlait pas de VIH. Personne n’ose parler du test de dépistage. Merci beaucoup, bonne journée à vous ». Telle est la réponse que nous recevrons d’elle.

Vidéo – Burkina Faso : L’inspirante histoire d’un homme séropositif qui trouve l’amour véritable

Selon les estimations du SP/CNLS et de ses partenaires en 2021, environ 88 000 adultes et enfants vivaient avec le VIH au Burkina Faso. Parmi les adultes de 15 ans et plus, on estimait qu’ils étaient 82 000, dont 51 000 femmes, tandis que les enfants de moins de 15 ans étaient environ 6 100.

En 2021, le taux de prévalence du VIH chez les adultes de 15 ans et plus était de 0,6%, ce qui signifie qu’une personne sur 200 au sein de cette population était séropositive. Comparé aux recommandations de l’OMS qui fixent un taux de prévalence de 1% au niveau national, le Burkina Faso se positionnait favorablement. Cependant, la situation pourrait se détériorer avec l’émergence de pratiques à risque au sein de la jeunesse, combinée à une méconnaissance fréquente du statut sérologique.

Rodolphe Kabré insiste sur la nécessité de renforcer l’éducation sexuelle-©Faso7

Des pratiques telles que les partouzes, les tontines sexuelles, et les relations homosexuelles masculines, avec un taux de prévalence estimé à 27% en 2022, constituent des préoccupations majeures. Ces pratiques viennent s’ajouter à d’autres, notamment la consommation de la drogue par injection, les relations sexuelles non-protégées sous effet de l’alcool et d’autres stupéfiants, le sexe oral et anal sans protection.

Rodolphe Kabré, responsable suivi-évaluation au REGIPIV, souligne l’importance de renforcer l’éducation sexuelle et reproductive des jeunes. Il explique que le manque d’éducation formelle expose les jeunes à des risques et que les expériences qu’ils tentent peuvent résulter d’un manque d’informations adéquates.

La prise en charge des personnes séropositives est également entravée par des défis liés à la sécurité, avec des déplacements massifs de populations conduisant à des pertes de contact entre certains séropositifs et les soignants. De plus, l’environnement politique et économique instable du Burkina Faso, caractérisé par des changements de régime et une inflation croissante, exerce des pressions financières supplémentaires sur les intervenants dans le domaine de la santé.

Josué TIENDREBEOGO

Faso7

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