Burkina Faso : Ce généreux méconnu médicament générique

En 2021, la ville de Ouagadougou compte à elle seule 180 officines pharmaceutiques sur les 220 enregistrées dans la région du Centre, selon le conseil régional de Ouagadougou (CRO) de l’Ordre national des pharmaciens du Burkina Faso (ONP-BF). Cette multiplicité de pharmacies ne divise pas pour autant le coût des médicaments. Malgré la mise en place de la Centrale d’Achat des Médicaments Essentiels Génériques et des Consommables médicaux (CAMEG) depuis 1992, il est très fréquent de rencontrer des Burkinabè sortant des officines pharmaceutiques sans leurs produits. Par manque d’argent. Souvent, par ignorance.

Mahamadou (nom d’emprunt, ndlr) sort d’une pharmacie à Ouagadougou. Les mains vides du caractéristique sachet blanc floqué du symbolique serpent vert. Le sexagénaire s’apprête à enfourcher sa bicyclette récupérée au parking. Il a la mine froissée.  Nous l’approchons et lui demandons pourquoi il ressort de l’officine sans apparemment des médicaments.

« Mam liguida ka sék yé » (« Mon argent est insuffisant »), répond-il en mooré. Nous jetons un coup d’œil sur l’ordonnance qu’il tient. L’écriture déchiffrée montre qu’il doit acheter une vitamine C. Une denrée rare en cette période où sévit la dengue au Burkina Faso. Nous sommes en octobre 2023.

Nous lui demandons ce qu’il compte faire. « M’na guessam m’san n’toin n’tigui n’peng ligdi n’na n’da tiima » (« Je vais aller voir si je peux emprunter de l’argent pour venir chercher le produit »), nous répond le vieil homme. Péniblement, il appuie sur les pédales de son vélo, qui comme par solidarité, laisse entendre des cris de détresse en avançant.

Nous le regardons partir, songeur. Figure-t-il parmi ces nombreux Burkinabè qui, par manque d’information sur les médicaments génériques, sortent des officines pharmaceutiques, les yeux mouillés par le piment de la cherté des traitements ?

Parce que nous avons mené notre petite enquête en ligne entre juin et octobre 2023 et elle montre en réalité que nombreux sont les citoyens du « Pays des Hommes intègres » qui croient connaître sans réellement connaître ce qu’est en réalité, un médicament essentiel générique.

C’est d’ailleurs l’une des questions de l’enquête à laquelle plus de 200 personnes, femmes comme hommes, ont participé. Les réponses (confère graphique) sont édifiantes.

Les résultats de l’étude permettent aussi de savoir que de nombreux Burkinabè ne savent pas pourquoi l’Etat investit dans les médicaments génériques. (Confère graphique). En plus de l’enquête en ligne, nous avons aussi tendu notre micro à des Ouagalais devant des hôpitaux et des pharmacies.

Vidéo – Que pensent certains Burkinabè des médicaments génériques et de spécialité ?

Qu’est-ce qu’un médicament générique ? Quelle est la différence fondamentale avec le médicament de spécialité ? Pour répondre à ces questions, nous prenons la direction de la CAMEG en août 2023. C’est le Dr Stéphane Landry Baki, Chef de département Assurance Qualité Pharmaceutique, Pharmacien responsable de la CAMEG, qui répond à cette première question.

« Un médicament générique est équivalent au médicament dit de spécialité. On entend par générique d’une spécialité, celle qui a la même composition qualitative et quantitative en principes actifs ainsi que la même forme pharmaceutique. La spécialité est protégée par un brevet qui permet à l’inventeur de rentabiliser son travail de conception, de formulation et de production pendant une période déterminée. Mais pour que cette innovation profite à toutes les couches de la population, une fois le brevet expiré, l’autorisation de produire l’équivalent de ce produit est requis ‘’générique’’ », explique-t-il.

Dr Stéphane Landry Baki -© DR

Mais ce n’est pas tout. « Le médicament est composé de deux (2) parties : le Principe actif (PA) et les excipients. Le principe actif est l’élément qui prévient, combat ou corrige « le mal » et les excipients constituent le véhicule qui amène le PA sur le site du mal. Le générique et la spécialité ont exactement le même PA au même dosage et à la même efficacité dans le même temps. La différence fondamentale entre les deux, c’est le prix. Les génériques sont nettement moins chers que les spécialités pour la simple raison que des moyens énormes ne sont pas nécessaires pour leur fabrication (invention) comme les spécialités », développe-t-il longuement.

Et nous résumons « en français facile » ce qu’il a dit, en ces termes : le médicament générique est aussi efficace que le médicament essentiel. Ils luttent contre la maladie de la même manière. La seule différence, c’est le prix. Le générique est moins cher parce que la politique nationale de santé veut faciliter l’accès des populations aux soins de santé.

Un poulet en plus !

Mais pas seulement. Le côté « glamour » du générique est moins prononcé. Sa présentation (la forme de la boite), son conditionnement (cuillère-doseuse), son goût (fraise, banane, etc), ainsi que sa couleur ou sa forme peuvent donc être moins attirants ou attrayants que la spécialité, selon le Dr Stéphane Landry Baki.

Mais ce qui doit compter pour un patient, c’est le fait que l’élément (principe actif) qui prévient, combat ou corrige le mal soit identique aussi bien dans le générique que dans la spécialité.

« Si vous avez une ordonnance de 5 produits et vous ne pouvez prendre que les 2 premiers produits à cause de votre bourse, vous passerez à côté de votre traitement à coup sûr. Alors que celui qui a ces 5 produits en générique fera un bon traitement et pourra s’offrir même un poulet en plus, même si pour cela, il doit renoncer au goût fraise ou citron de son sirop », renchérit le Dr Stéphane Landry Baki.

Mais si les médicaments génériques et de spécialité ont les mêmes qualités, est-ce qu’ils mettent le même temps pour guérir un patient ? Sur cette question, Dr Baki est catégorique.  « Pareil ! Identique ! Similaire ! Si on prend, par exemple, le paludisme simple : vous le traitez en trois jours avec un produit qu’on appelle artemether+lumefandrine en comprimé, selon une posologie précise, qu’il soit en générique ou en spécialité. Les posologies et durées de traitement sont déterminées par votre soignant en fonction de votre âge, poids et gravité de la maladie. Que vous preniez un médicament générique ou une spécialité, c’est la même chose : il n’y a aucun changement. D’où notre ancien slogan : ‘même chose, mais pas même prix’ », rassure-t-il.

Pendant que le pharmacien répond à cette question, une autre nous taraude l’esprit. Pourquoi ces médicaments génériques ne sont-ils pas d’office prescrits aux patients dans les structures de santé ? Nous l’exprimons à haute voix. Et Dr Stéphane Landry d’indiquer qu’il y voit un problème de communication. Il reconnaît que même si la CAMEG sensibilise dans « les centres de santé et à tous les niveaux », cette action doit être renforcée « afin de lever tous les stéréotypes ».

Le 27 novembre 2023, nous rencontrons un autre expert de la question. Il s’agit du Dr Arsène Ouédraogo. Il est pharmacien spécialisé en épidémiologie et en système d’approvisionnement. Il travaille pour l’organisation mondiale de la santé (OMS).

Vidéo – Pourquoi des médecins ne prescrivent-ils pas d’office les médicaments génériques ?

Il évoque également, sur ce point, le respect des règles préalablement établies.

« Il y a les dispositions législatives et règlementaires qui ne sont pas respectées. Normalement, le médecin doit prescrire en dénomination commune internationale (DCI). Au lieu de dire par exemple ‘Efferalgan’, il doit dire ‘paracétamol effervescent’. Le principe actif, c’est le Paracétamol », nous explique le pharmacien.

Dans l’étude réalisée par Faso7, 8% des personnes disent également prendre les médicaments génériques tout simplement parce que c’est la prescription du médecin (Confère graphiques).

« Normalement, tout le monde devrait prescrire en dénomination commune internationale. Et quand le patient va à l’officine, il doit avoir la possibilité de choisir le produit qu’il peut payer selon son pouvoir financier. On ne doit pas l’obliger tant que le produit a son équivalent qui est moins cher. C’est pourquoi la loi a prévu de pouvoir chez le pharmacien de faire ce qu’on appelle la substitution », confie le Dr Arsène Ouédraogo.

Dr Arsène Ouédraogo, Pharmacien spécialisé en épidémiologie et en système d’approvisionnement à l’OMS -©Faso7

Cette non prescription en DCI, Dr Franck Bazié (Nom d’emprunt), médecin traitant à Ouagadougou, la reconnaît. Il évoque un probable manque de temps et « d’autres raisons qui peuvent être plus ou moins justifiées », nous confie-t-il dans l’anonymat.

Toutefois, pour la santé de ses patients, Dr Franck Bazié dit conseiller le générique sans hésitation.  « Pour toutes les pathologies je conseillerai à mes patients le générique s’ils n’ont pas les moyens de la spécialité qui est relativement plus chère, vue que moi-même j’en prends pour mes traitements et je n’ai jamais été exposé jusqu’à présent à une inefficacité », soutient le médecin.

Les médicaments génériques constituent un atout pour la mise en œuvre de l’assurance maladie-universelle, car ils permettent de réaliser des économies et de financer en retour la santé de l’ensemble de la population. Cette mission, la CAMEG la mène quotidiennement, selon le Dr Stéphane Landry Baki.

« Beaucoup de produits de première nécessité sont subventionnés pour permettre leur accessibilité afin de sauver des vies. A titre d’exemple, la CAMEG acquiert le sérum antivenimeux auprès de ses fournisseurs à un prix de revient de 21 832,68 FCFA et le cède à 2 000 FCFA, soit une subvention de 90,84% car on sait que les morsures de serpent ont surtout lieu dans des endroits reculés où les gens n’ont pas forcement de grands moyens », soutient le pharmacien.

Si le générique est un atout pour répondre à un problème de santé publique, il faut qu’il soit de bonne qualité.

Qualité contrôlée

Afin justement de s’assurer de la qualité des produits pharmaceutiques, le « Pays des hommes intègres » à travers le ministre de la santé et de l’hygiène publique a mis en place la Direction générale de l’Accès aux Produits de santé (DGAP). A la tête de la DGAP, se trouve le Dr Zakaria Yabré. Il est pharmacien spécialiste en gestion des approvisionnements pharmaceutiques et logistique de santé. Le 18 décembre 2023, nous le rencontrons dans son bureau, non loin de l’hôpital Yalgado Ouédraogo.

Dr Zakaria Yabré, Pharmacien, spécialiste en gestion des approvisionnements pharmaceutiques et logistique de santé, Directeur général de l’Accès aux Produits de santé (DGAP) -©Faso7

Féru de ces questions, Dr Yabré détaille les différents processus d’acquisition des médicaments génériques au Burkina Faso. Il explique également comment un système de contrôle renforcé s’assure de la qualité des médicaments génériques au Burkina Faso. Il ne manque pas de rassurer les populations burkinabè.

Vidéo – Burkina Faso : Le processus de contrôle de la qualité des médicaments génériques

En plus de ces barrières de contrôle, un contrôle de qualité post marketing est aussi effectué, selon Dr Yabré. Il s’agit selon lui de prélever périodiquement des échantillons de médicaments au niveau entre autres des hôpitaux, des CMA pour effectuer des analyses afin de s’assurer que les médicaments mis à la disposition des populations conservent leur qualité.

Tout comme le Dr Zakaria Yabré, le Dr Arsène Ouédraogo rassure sur la qualité d’inspection des médicaments au Burkina Faso. Il pense du reste que l’inspection au Burkina Faso est une référence dans la sous-région. « Le Burkina Faso a l’un des services d’inspection le plus efficace de la sous-région. Dans la CEDEAO, on a le Nigéria, le Ghana et le Burkina Faso est 3en termes de régulation. L’OMS classe les régulations à 1, 2, 3 et 4. Le Ghana et le Nigeria ont le niveau 3 et nous, nous sommes au niveau 2 et probablement avec les améliorations qui sont en train de se faire d’ici 2024, on aura le niveau 3 », soutient-il.

Il suggère du reste que les inspecteurs soient assermentés afin de renforcer davantage le système de contrôle.

En attendant que cette suggestion soit prise en compte, les spécialistes sont unanimes que la communication autour du médicament générique doit être renforcée afin de détruire les idées préconçues. Car, comme l’a révélé le Dr Yabré, dans les contrées éloignées de la capitale du Burkina Faso, ce sont les médicaments génériques qui sont utilisés dans les centres de santé pour soigner les populations. Et ce, depuis 1992, année de création de la CAMEG. Gage donc de leur efficacité. Il est par conséquent temps que ce généreux médicament ne soit plus si méconnu, surtout que grâce à  l’unité industrielle burkinabè « Propharm », il existe désormais des médicaments génériques made in Burkina Faso.

Lire aussi ▶ Burkina Faso : Alliance pharma, l’application qui permet aux patients de trouver les médicaments en un clic

Amadou ZEBA

Faso7

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