Hommage à Yacouba Sawadogo : Un Épistémologue Afrocentrique Inspirant

Alors que se déroule avec intensité la 28ème Conférence des Parties sur le Climat de l’ONU (COP28) à Dubaï, aux Émirats Arabes Unis, une figure éminente de la préservation de l’environnement au Burkina Faso, Yacouba Sawadogo, honoré comme Prix Nobel Alternatif en 2018 et récipiendaire du titre de Champion de la Terre en 2020, a pris la décision de se retirer de ce monde, à l’âge vénérable de 77 ans. Les contributions exceptionnelles de cet éminent défenseur de l’écologie, reconnu comme “L’homme qui a arrêté le desert”, ont été consacrées et célébrées à travers une thèse doctorale à l’Université de San Francisco (États-Unis). Le Dr. Barwendé Médard Sané, de Georgetown University, auteur de cette étude remarquable, a répondu aux questions de notre journal.

Pouvez-vous vous présenter ?

Tout d’abord, je salue la mémoire de l’éminent écologiste afrocentrique, Yacouba Sawadogo, et j’adresse mes sincères condoléances à sa famille. Je suis Barwendé Médard Sané, Jésuite, Chercheur postdoctoral au Georgetown University Environmental Justice Program et Co-fondateur de l’Institut de Recherches sur la Paix au Sahel.

Sur quoi portent vos travaux à l’Université de Georgetown ?

Je travaille principalement à la rédaction de modules d’éducation intégrale et à l’établissement de méthodes de recherche sur les épistémologies afrocentriques. Mon intérêt réside dans l’éducation inter/intradisciplinaire et la systématisation des savoirs issus de personnes fortement enracinées dans les traditions afrocentriques.

Vous avez fait une thèse sur les travaux de Yacouba Sawadogo, pouvez-vous nous en dire davantage ?

En effet, j’ai soutenu en mars 2023 une thèse en Leadership et Administration Éducative à la School of Education de l’Université de San Francisco, en Californie. Le titre de la thèse est: “Application des épistémologies du Sud pour adresser la crise écologique: Étude de cas narrative du Burkina Faso et du leader Yacouba Sawadogo.”

Qu’est-ce qui vous a motivé à entreprendre une thèse sur Yacouba Sawadogo ?

Mon intention était d’inviter un scientifique et un métaphysicien extraordinaire à la table des discussions sur le changement climatique. Si Yacouba Sawadogo était bien connu au Burkina Faso, la recherche sur ses travaux mérite d’être étendue et diffusée pour inspirer de futures vocations.

J’ai examiné ses réalisations afin de questionner les fondements de ses travaux, sa vision du changement climatique, les solutions qu’il a adoptées ainsi que sa pédagogie. Il y a différentes façons d’étudier le Champion de la Terre. Pour ma part, j’ai choisi de l’aborder en utilisant les perspectives des épistémologies du Sud dans une recherche qualitative.

Quelle différence y a-t-il entre les épistémologies du Sud et les savoirs endogènes ?

Les épistémologies du Sud reconnaissent et valorisent les différentes manières de connaître, de comprendre et d’interpréter le monde, mettant l’accent sur les perspectives non occidentales. Ces épistémologies remettent en question les modèles de pensée dominants, souvent occidentaux, et mettent en lumière les connaissances et les perspectives des cultures et des peuples localisés dans l’hémisphère Sud de la planète, notamment les cultures de l’Afrique, de l’Amérique latine et de l’Asie.

Les savoirs endogènes, quant à eux, désignent des connaissances autochtones propres à une communauté ou à une région spécifique. Ces savoirs sont souvent transmis de génération en génération et enracinés dans les traditions, les coutumes, les pratiques culturelles et l’histoire d’une société donnée. Ils englobent des méthodes de guérison traditionnelles, des pratiques agricoles adaptées à des environnements spécifiques, des systèmes de gouvernance locaux, des croyances spirituelles, entre autres.

En somme, les épistémologies du Sud embrassent les savoirs endogènes tout en leur conférant une portée plus vaste. Ces deux paradigmes convergent dans leur remise en question des paradigmes dominants et dans leur valorisation des connaissances locales et non occidentales. En ce qui concerne l’Afrique, ces connaissances sont valorisées sous le prisme de l’afrocentricité, à ne pas confondre avec l’afrocentrisme.

Quelles découvertes avez-vous faites sur le héros du Sahel qui méritent d’être connues par nos lecteurs ?

Yacouba Sawadogo incarnait la figure d’un mystique, d’un philosophe et d’un scientifique. Au cours de mes entretiens avec lui et des paysans qui sont allés à son école, j’ai découvert une personnalité profondément spirituelle, ancrée dans l’Islam et influencée par les principes afrocentriques. Yacouba transcendait la vision conventionnelle de la nature pour entrer en communion avec la régénération des éléments constitutifs de la création. Pour lui, la sacralité des plantes et des animaux est une évidence, leur mode communication une réalité palpable. Sa capacité à négocier avec les termites, à dialoguer avec les végétaux et à se connecter au pouvoir divin d’Allah pour faire renaître la vie dans les terres arides faisait de lui un homme enraciné dans des mystères profonds.

Sur le plan philosophique, ses pratiques, telles que le Zaï, concilient les pensées issues des thèses postcoloniales et décoloniales. Né avant les indépendances africaines, Yacouba avait su puiser dans les connaissances antérieures à l’impérialisme colonial des Occidentaux, qui avaient précédemment imposé un effacement des cultures africaines. En matière d’écologie, ses approches bouleversent les paradigmes en considérant le problème de la dégradation de l’environnement comme une altération des relations entre l’homme et la nature. Pour lui, la terre n’est pas un simple objet, mais plutôt un sujet à part entière, presque une entité maternelle.

Dr. Barwendé Médard Sané,

Pour instaurer des solutions durables pour la régénération de la planète, Yacouba souligne la nécessité non seulement de reverdir l’environnement, mais surtout de rééquilibrer la surconsommation, de redéfinir le développement autrement que par une croissance effrénée, et enfin, de ne pas matérialiser la vie au détriment de son essence profonde. Les humains ont une responsabilité fondamentale envers la nature qui va bien au-delà de simples devoirs envers les plantes et les animaux. Ils ont un rôle de protecteurs et de sauvegardiens de l’environnement.

Cette responsabilité découle de la reconnaissance de l’interconnexion profonde entre l’humanité et l’écosystème dans lequel elle évolue. La protection de la nature englobe non seulement la préservation des espèces végétales et animales, mais également la conservation des écosystèmes dans leur ensemble. La sauvegarde de l’environnement ne se limite pas à un simple engagement moral, mais constitue également une nécessité vitale pour garantir la durabilité de la planète. En prenant soin de la nature, les humains préservent également leur propre qualité de vie, car ils dépendent étroitement des services écosystémiques pour leur approvisionnement en nourriture, en eau et pour leur bien-être global.

Ainsi, la responsabilité de sauvegarde de l’environnement exige des actions concrètes telles que la préservation des habitats naturels, la promotion de pratiques agricoles durables, la régénération des sols dégradés et la promotion d’une coexistence harmonieuse entre l’homme et la nature. C’est un devoir intrinsèque pour garantir un avenir viable pour les générations futures.

Quelles recommandations avez-vous formulées à la fin de vos travaux ?

J’ai formulé plusieurs recommandations visant à promouvoir une éducation et des politiques environnementales plus inclusives et audacieuses, tant au Burkina Faso qu’en Afrique de manière générale. J’ai préconisé la valorisation des idées révolutionnaires du Président Thomas Sankara et leur intégration dans le système éducatif du Burkina Faso. En mettant en lumière les politiques environnementales innovantes de Sankara, notamment son engagement pour l’autosuffisance alimentaire, l’intégrité, l’afrocentricité et la justice environnementale, notre pays et l’Afrique auront plus de chances de susciter des écologistes à l’image de Yacouba.

Cela impliquerait d’enseigner ses concepts essentiels, de décoloniser l’éducation et de susciter chez les élèves et les étudiants l’engagement dans des initiatives environnementales telles que le projet de la Grande Muraille Verte portée par l’Union Africaine. J’ai également recommandé le soutien du gouvernement burkinabé à l’œuvre de Sawadogo et à celle de ses héritiers ainsi qu’aux agriculteurs qui mettent en pratique ses méthodes.

Par ailleurs, j’ai proposé l’organisation d’une Conférence des Parties (COP) axée sur les épistémologies du Sud, afin de mettre en avant les connaissances, les expériences et les défis des acteurs du Sud global dans le domaine de la lutte contre le changement climatique. Cette initiative permettrait de mieux intégrer les positions et les connaissances des pays du Sud, offrant ainsi des solutions originales pour répondre à la crise climatique.

Quels liens établissez-vous entre la lutte contre la désertification et la lutte contre le terrorisme dans le Sahel ?  

Les liens entre la lutte contre la désertification et la lutte contre le terrorisme dans le Sahel se manifestent à travers plusieurs éléments de connexion. Ils se trouvent dans les conflits liés à l’accès aux ressources naturelles, la vulnérabilité des populations, les migrations forcées, ainsi que l’incapacité des gouvernements à répondre aux besoins croissants de leurs citoyens. La dégradation des terres et la rareté des ressources naturelles alimentent des tensions, provoquant des conflits pour leur accès.

Ces tensions exacerbent la vulnérabilité des populations locales, conduisent à des déplacements massifs et créent une fragilité socio-économique et environnementale. Cette situation devient un terrain favorable à l’exploitation par les groupes terroristes, qui trouvent souvent leurs recrues parmi les populations marginalisées.

Par conséquent, atténuer la désertification et promouvoir un développement durable sont essentiels pour renforcer la stabilité et la sécurité dans la région du Sahel. C’est dans cette optique que j’ai co-fondé l’Institut de Recherches sur la Paix au Sahel. Notre institut propose des formations certifiantes sur la paix et la sécurité dans la région sahélienne, avec une option spécifique sur le terrorisme et l’action humanitaire.

Notre objectif est de contribuer à la paix dans le Sahel, en formant des leaders aux techniques de résolution des conflits, et en inspirant la création de bâtisseurs de paix à travers l’environnement et l’écologie, à l’image de Yacouba Sawadogo.

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