[Tribune] – «Une réconciliation truquée est une injustice» (Raymond O. Savadogo)

Ceci est une tribune de Raymond O. Savadogo, Enseignant à la Faculté de droit, Université de Québec à Montréal, Canada, à propos de la réconciliation nationale au Burkina Faso.

Il ne faut pas se fourrer les doigts dans l’œil. La réconciliation n’est pas une négation à la justice. D’ailleurs pour peu qu’on s’y connaisse, elle ne l’a jamais été; même dans les sociétés où le mal a été tellement profond qu’il a complètement désaxé puis émietté le tissu social.

Plus on est haut dans la chaîne de commandement, moins l’on peut implorer un quelconque pardon pour ce qu’on a fait. Mieux, plus le mal est profond, plus on doit plutôt se taire en matière de réconciliation. Sinon elle serait, croyez-m’en, la véritable échappatoire non seulement à l’impunité et pire, à la récidive.

Tout mécanisme social qui incite à la récidive incite pourtant au désordre social et par ce fait, éloigne le droit de sa fonction première dans une société. Il ne faut pas s’en mêler les pinceaux, toute réconciliation qui enjambe la justice et la vérité des faits tels qu’ils se sont réellement produits, n’est rien d’autre qu’une bombe en retardement.

Elle ne construit jamais une société durable. Il faut quand même que la justice reste justice dans la société. Par cela je veux dire que pour des crimes aussi graves commis en maître absolu par Blaise Compaoré durant plus de 27 ans de règne autocratique et qui aient endeuillé des centaines et des centaines de familles, la justice se doit d’être capable de s’élever pour donner une sanction tout aussi exemplaire que les forfaits en question et ainsi envoyer un message clair aux autres selon lequel toute répétition éventuelle subira le même sort.

Un quelconque silence de la justice, exprimée sous la forme de réconciliation, n’est rien d’autre qu’un encouragement certain à la répétition. En envoyant les gens en prisons – donc en institutionnalisant la force publique – ce ne sont pas les grosses bâtisses ni les gros boubous des juges et encore moins ceux qui les portent qu’on met en valeur.

Ce ne sont pas eux qu’on sacralise, non. Ce qu’on vise dans le but ultime, c’est ce message que les systèmes de justice envoient à la société; message selon lequel toute répétition future ne sera point épargnée. Il va de soi donc que si la justice est sacrifiée en de telles circonstances à l’autel d’une prétendue réconciliation on réunit au fur et à mesure les ingrédients nécessaires, non pas pour rétablir l’ordre dans la société, mais plutôt le déstabiliser : une réconciliation truquée est une institutionnalisation du désordre. On regroupe toutes les conditions pour monter de toutes pièces une jungle qui n’a jamais dit son nom. S’il est plus facile pour une victime de vol d’un œuf de dire si facilement “je pardonne”, ce n’est pas toujours le cas pour celui qui se fait soutirer un bœuf.

Au lieu de s’exciter partout, demandez-en plutôt à l’orphelin et à la veuve, ils vous diront que rien –même pas la mort – n’enlève la vie à l’esprit, plus que l’injustice camouflée en réconciliation. Alors que la réconciliation vise à guérir les cicatrices, les résidus; la justice, elle, cherche perpétuellement à maintenir l’ordre et par ce fait, la réconciliation vient en complément à la justice. Pas en remplacement. Justice sans la paix sociale est futile, la paix sans la justice est fragile, disais-je.

Qu’on demande la réconciliation pour des simples attachés ministériels ou des secrétaires de bureau, qu’à cela ne tienne. Mais que cette réconciliation concerne les ministres eux-mêmes, et pire encore, le président en personne, ça alors c’est la plus grande insulte qui puisse être portée à notre intelligence et à la mémoire de nos victimes.

Raymond O. Savadogo,

Enseignant à la Faculté de droit,

Université de Québec à Montréal, Canada

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