Burkina Faso : Kalam, la reine du Kundé «tombe le voile»

« La reine du Kundé, la pogpala de la musique burkinabè, la Kundé woman ». C’est ainsi qu’elle se présente. Elle, c’est Kalam Kaboré à l’état civil, avec pour nom d’artiste Kalam. Elle a deux albums à son actif dont « Woubri » et « Tinbo ». Dans le milieu artistique, Kalam a d’abord fait ses armes dans la danse avant de changer de casquette en se lançant dans la musique. Sa particularité, elle est la seule femme qui joue du Kundé, un instrument de musique traditionnel au Burkina Faso. Le lundi 27 juin 2022, la Kundé woman était dans les locaux de Faso7. Interview !

Faso7 : Première femme à jouer le kundé. Quelle est la particularité du Kundé par rapport aux autres instruments de musique ?

Kalam : Le Kundé, c’est un instrument mythique et mystique en même temps. Ce n’est pas facile à jouer, mais comme moi-même j’aime ce qui vient de chez moi, je me dis qu’au lieu de jouer de la guitare moderne, je n’ai pas dit que ce n’est pas bon, mais je me sens plus avec le Kundé.

« Je suis allée demander une audience au Mogho Naaba pour  avoir sa bénédiction avant de commencer à jouer » (Kalam) – © Faso7

Faso7 : Il est pourtant dit qu’une femme ne doit pas en jouer le Kundé dans la culture moaga…

Kalam : Oui, c’est ce qu’on dit. Avant que je ne commence, on m’a tellement effrayée. ‘’Cela va t’arriver. Tu vas devenir folle. Tu vas t’attirer de mauvais génies et tout’’. C’est vrai que ça effraie, mais je me suis dit que c’est un instrument comme une guitare. Si une femme peut jouer une guitare, pourquoi ne pas jouer le Kundé ?

Le Kundé vient de chez moi et comme j’aime ma culture, je ne peux pas aller prendre un autre instrument pour venir jouer. Sinon que j’ai essayé, mais j’aime le Kundé. Je me suis dit, malgré tout ce qu’on dit, pourquoi ne pas essayer ? Au début, ce n’était pas vraiment facile. On m’effraie, je laisse et quand je recommence, on m’effraie, je laisse et à un moment, il y a mon manager qui me dit, vas-y ! Ce qui est sûr, il n’y a rien de pire qui peut arriver si ce n’est pas la mort. Si tu joues, tu vas mourir. Tu ne joues pas aussi, tu vas mourir. Si ça te plait alors, vas-y ! Et c’est dans ça on a trouvé quelqu’un qui est venu m’apprendre à jouer.

Mais avec tout ça, pour sortir jouer devant les gens, j’avais toujours peur, puisque je ne sais pas comment les gens vont réagir. Je suis allée demander une audience au Mogho Naaba pour avoir sa bénédiction avant de commencer à jouer. Ce jour-là, j’avais peur qu’il dise que ce n’est pas possible comme c’est lui le garant de notre tradition. Mais, il a vraiment aimé. Ce jour, il a même fait appeler un vieux qui joue le violon, qui est venu m’appuyer, et on a fait un petit son ensemble.

Faso7 : Pourquoi Kalam a toujours le visage masqué sur scène ?

Kalam : Pour moi, je ne dirai pas masqué, c’est un voile. C’est un voile comme pour les femmes nouvellement mariées. On a mis tout une démarche artistique derrière ce voile, c’est la ‘’Pogpala de la musique’’. Je suis mariée à la musique. Par exemple, la nouvelle mariée, c’est une semaine après le mariage que les gens vont découvrir le visage de la mariée. Mais pour moi, comme c’est une démarche artistique, ça ne peut pas se passer comme dans la vie réelle. Donc, c’est ma petite graine de folie qui est le voile, le chapeau de Saponé, le Kundé, et la kalambate.

« On ne peut pas appeler son mari papa, mais s’il est responsable, il faut lui dire merci » (Kalam) – © Faso7

Faso7 : Mais est-ce que dans la vie active, Kalam arbore toujours le voile ?

Kalam : Non ! Kalam n’a pas toujours le visage voilé dans la vie active. Si Kalam n’est pas sur scène, dans la vie courante, Kalam est madame tout le monde. Je pars au marché avec les dames. Avec le voile, il y a des gens, tellement ils sont habitués à me voir avec le voile, si on me voit sans le voile, ils ne me reconnaissent pas (rires). C’est ce que je veux. Même dans le quartier, beaucoup ne savent pas que c’est moi qui porte le voile sur scène.

Faso7 : On remarque que vous avez une chanson dédiée aux pères. Pourquoi cet hommage ?

Kalam : On peut dire que c’est un peu personnel. Il y a beaucoup de gens qui ont vécu ce que j’ai vécu avec mon papa. C’est un père qui était vraiment dévoué. Quand on m’a donnée en mariage forcé, et puis je suis arrivée à Abidjan, il ne savait pas où j’étais. Il a tout fait pour venir me chercher. Marché d’Adjamé, il a fait un mois pratiquement, il tourne chez tout le monde en demandant s’il n’y a pas une fille qui est venue ici, qui s’appelle tant. Jusqu’à plusieurs fois, la pluie l’a battu et il est tombé malade.

En fait, il a tout fait pour me retrouver. Il s’est tellement battu pour moi que je me suis dit qu’il y a peut-être beaucoup de personnes qui sont dans ce cas. Leurs papas se sont sacrifiés vraiment pour eux et un jour, il faut qu’on s’arrête pour dire merci aux papas. Ce sont des personnes, avec tout ce qu’ils font, les gens ne reconnaissent pas.

Quand je parle, je parle de père responsable. Ceux qui sont même prêts à couper une partie de leur corps pour leurs enfants. Ce sont ces genres de papa qu’il faut vraiment reconnaitre. On ne peut pas appeler son mari papa, mais s’il est responsable, il faut lui dire merci. Et c’est la raison pour laquelle j’ai composé cette chanson.

Faso7 : Comment cet épisode de mariage forcé a influencé votre vie ?

Kalam : [Suivez la réponse dans cette vidéo]

Faso7 : Quel artiste Kalam considère comme son idole ?

Kalam : Mon idole ? (Rires) Je peux dire Angélique Kidjo. C’est avant que je ne sois artiste musicien, parce que je me suis dit que si je veux chanter, je veux ressembler à cette femme. Au Burkina Faso ici, il y a Floby, parce que côté voix, il est vraiment là. Aussi, Maï Lingani, je ne te dis pas !

Mais je n’écoute pas une seule personne. Je regarde ce que la personne fait. Plus je la suis, plus ça m’apporte beaucoup. Côté scène, côté caractère, ce sont des gens que je regarde et qui m’influencent positivement, surtout qui m’aident à me battre. Ces gens, c’est par rapport à leur histoire, leur voix, c’est la manière dont la personne assure que je regarde. Je puise un peu de ces personnes pour me faire.

Faso7 : Quel a été le meilleur moment dans votre carrière ?

Kalam : Le FESPACO 2021 (rires) ! C’était vraiment fort ! C’était un ouf. On ne peut pas expliquer. Il faut vivre ça pour voir. C’est comme si le corps était là et joue, pendant que l’esprit était autre part. C’est quand j’ai fini que je me suis rendue compte de ce que j’ai fait. (Kalam a ouvert la cérémonie d’ouverture du FESPACO 2021 avec l’hymne national burkinabè à partir de son Kundé, ndlr).

Faso7 : Et le pire moment ?

Kalam : (Rires) Le pire moment, je me rappelle ma première scène. Quand je dis pire, ce n’est pas aussi mauvais, mais c’est la manière dont j’étais stressée et ma main mouillait, puisque je ne savais pas ce qui m’attendait. L’affaire du Kundé, comment les gens allaient prendre ça, avec tout ce qu’on m’a dit, ça m’a secouée avant que je ne monte sur la scène (rires).

Faso7 : Kalam à l’international, comment se porte votre carrière ?

Kalam : [Suivez la réponse dans cette vidéo]

Faso7 : Selon Kalam, quelles sont les difficultés actuelles du showbiz burkinabè ?

Kalam : Les difficultés, on ne peut pas tout citer. Par exemple, je fais sortir mon album, et il faut de gros moyens pour la communication. Aussi, ce que je fais, je joue trois instruments. Je compte ma voix qui est un instrument de musique, le Kundé et ma Kalambate. Donc, s’il y a un artiste qui prend deux heures ou trois heures pour répéter, moi, je dois faire le triple par jour. Et les salles de répétition, ça bouffe vraiment de l’argent.

Il y a aussi la prise en charge des musiciens. J’ai eu des musiciens qui me comprennent, mais eux aussi, ils doivent vivre.

Je veux parler aussi de certaines personnes qui, souvent, ne savent même pas les réalités de ta vie. Tu te bats pour t’en sortir et il y a d’autres qui n’ont même pas peur de Dieu, ils vont tourner derrière pour mettre des battons dans tes roues. Tu ne peux pas aider, mais reste tranquille. Il ne faut pas gâter sinon, la punition divine existe.

Faso7 : Avez-vous un appel à lancer dans ce contexte d’insécurité que vivent les Burkinabè ?

Kalam : Tout ce que je peux dire, c’est que la paix revienne au Burkina Faso. C’est vraiment difficile à vivre, surtout quand tu sens que ce sont des enfants des gens qui tombent, des papas qui laissent des orphelins et des veuves, c’est difficile.

Il y a des moments, quand je m’assoie, je pleure. Je n’ai pas la force de faire quoi que ce soit. Je me dis que Dieu mette la main sur ceux qui viennent attaquer, surtout sur leur cœur enfin qu’ils puissent arrêter, puisque nous tous, on vit les mêmes réalités. Que Dieu nous vienne en aide et courage à tous les Burkinabè à tous nos soldats.


Vidéo : Kalam, Face au micro7

Interview réalisée par Estelle GUIRA (Stagiaire)

Faso7

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