Sécurité au Burkina Faso : « Nous allons nécessairement perdre en efficacité dans un premier temps » (Maixent Somé)

L’analyste politique burkinabè Maixent Somé, très prolixe sur les réseaux sociaux et des médias en analyses sur la situation nationale au Burkina Faso, a répondu à Faso7 sur des questions touchant à l’actualité du moment. L’avènement du Coup d’Etat au Burkina Faso, les partenariats internationaux du pays, le terrorisme, Maixent Somé répond.

Faso7 : Avez-vous vu venir la chute du régime Kaboré ?

Maixent Somé : Je ne l’ai pas uniquement vue venir. Comme tous les analystes sérieux, j’ai prévenu les autorités, jusqu’au scénario le plus probable par lequel cela se passerait.

Je n’ai pas été entendu. Alors, par désespoir de cause, j’ai dit dans des médias nationaux et internationaux, ainsi que sur les réseaux sociaux, ce que j’avais expliqué en vain à nos autorités et au parti au pouvoir, le MPP et l’un de ses alliés, l’UNIR/MPS.

Mais ces gens étaient devenus autistes, convaincus que l’argent peut tout. Le dimanche 24 janvier au JT de 13 heures de la RTB, le ministre de la défense ne semblait toujours pas comprendre que c’était un coup d’Etat et non une mutinerie. Et dans les rangs du MPP, on prétendait encore que je m’étais « fait avoir par la propagande de l’opposition, et qu’ils n’avaient même pas mis un genoux à terre ! »

C’est dire, l’aveuglement dans lequel ils étaient !

Faso7 : A voir les premiers faits après le coup d’État, quelle lecture faites-vous de ce coup de force ?

Maixent Somé :  Il y a dans la classe politique, les syndicats et la société civile burkinabè, un atavisme qui pousse toujours à en appeler à l’armée pour dit-on, « prendre ses responsabilités » à chaque crise sociale ou politique…

1966, 2014, 2022. Or j’observe que sur ses 62 ans d’existence en tant qu’Etat souverain, le Burkina Faso a été dirigé pendant 48 ans par les militaires, et seulement 14 ans par un président civil. Si l’armée au pouvoir, c’était la solution, le Burkina Faso, vue sa petite taille et sa position géographique stratégique au carrefour de l’Afrique de l’Ouest, serait la Suisse de cette région.

Or, force est de constater que le Burkina Faso relève toujours de la catégorie des Pays les Moins Avancés (PMA) avec un PIB/habitant de l’ordre de 768,8 USD (contre 1 566,3 USD en Afrique sub-Saharienne).

Certes, ces chiffres sont approximatifs vu qu’une bonne partie de l’économie est informelle et qu’il y’a beaucoup de trafics. Mais c’est le cas pour les chiffres de tous nos pays, donc cela permet de faire des comparaisons…

Seulement voilà. Nous avons le fétichisme de la gouvernance militaire comme d’autres ont le fétichisme des élections, même truquées. C’est comme ça.

Faso7 : Donnez-vous du crédit au Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR) ?

Maixent Somé :  Il serait prématuré d’avoir un avis définitif sur le MPSR. Ils viennent à peine d’arriver au pouvoir…

Les CV de certains des militaires et gendarmes connus à la tête de cette affaire semblent intéressants. A priori, ce se sont pas des ignares.

Mais tout coup d’Etat déstabilise l’armée et les FDS d’une manière générale, mais aussi l’État, c’est évident. Donc dans un premier temps, nous assisterons à une dégradation de la situation sécuritaire et de la situation économique du pays. C’est inévitable.

Le Mali est un excellent exemple en la matière. En 2012 avec Amadou Haya Sanogo, comme depuis 2019 avec Assimi Goïta. Un appareil d’Etat et un appareil sécuritaire, aussi imparfaits soient-ils ne se chamboulent pas sans frais.

Tout dépendra donc des choix qu’ils feront une fois leur pouvoir bien installé. Notamment en matière choix des partenaires stratégiques pour la lutte anti-terroriste.

Faso7 : Encore une autre intrusion de l’armée dans la gestion du pays via un coup d’Etat, le Burkina Faso est-il condamné à revivre sans cesse les mêmes faits ?

Maixent Somé :  L’armée ne fait jamais irruption dans l’espace politique sans y être invitée par des politiciens qui se savent incapables de gagner aux élections.

Tant que nous n’aurons pas le courage de corriger les biais de notre système électoral qui transforment nos élections en vente aux enchères au plus offrant, il en sera ainsi.

Faso7 : Ce coup d’Etat intervient à la suite de deux autres dans la zone CEDEAO (Mali et Guinée). Quelle est votre lecture ?

Maixent Somé :  Les mêmes causes produisent les mêmes effets. En 1960, la France, mais aussi l’URSS nous ont expliqué que l’État ayant précédé la nation dans nos pays, il nous fallait des partis uniques pour construire l’Etat et bâtir la nation, sous peine de verser dans des guerres tribales.

Nous avons fait cela pendant 30 ans. Mais cela n’a pas empêché la patrimonialisation du pouvoir par une ethnie/région, un clan, dans pratiquement tous nos pays.

Puis un jour (Chute du Mur de Berlin, Discours de la Baule), on nous a expliqué que vu la nouvelle configuration du monde, nous devions nous aussi passer au multipartisme. On a envoyé des experts pour nous écrire des textes, et nous expliquer comment faire.

Mais on a oublié de nous expliquer les prérequis de la démocratie.

Alors, nous sommes entrés à reculons dans la démocratie multipartite sans n’avoir jamais quitté l’esprit du parti unique. Conséquence de quoi, ce sont ceux qui détiennent les clés du Trésor Public qui sont assurés d’être perpétuellement réélus.

Lire aussi : Tribune │Le Burkina Faso confronté à « une panne générale de leadership », selon Maixent Somé

Alors, nous avons mis la limitation du nombre de mandats présidentiels. Cela a tenu 10 ans environ. Puis les présidents ont commencé à violer cette limitation d’une manière ou d’une autre.

Alors nous sommes revenus à la loi du plus fort, chaque pays avec sa culture politique. Or il se trouve que la culture politique des ces trois pays, c’est le putschisme !

Aucun président burkinabè ou malien n’a terminé son mandat sans coup d’Etat ! En Guinée, seule la mort du dictateur Ahmed Sékou Touré puis du putschiste Lansana Conté les ont probablement épargnés d’un putsch !

Il y a comme un cycle de 30 ans qui se dégage lorsque l’on y regarde de près…

Faso7 : Peut-on craindre d’autres putschs dans la zone ?

Maixent Somé :  Les putschistes de la CEDEAO espèrent bien que d’autres suivront leur exemple dans la sous-région. Notamment au Niger et en Côte d’Ivoire, à l’issue du troisième mandat de Alassane Dramane Ouattara.

Le Niger aussi a une longue tradition de putschs, et les plaies de la guerre civile ivoirienne sont encore béantes et ont été exacerbées par le troisième mandat de ADO. Le risque est réel, mais très mesuré. Pour des raisons qui tiennent à l’histoire de chaque pays, mais aussi et surtout parce que tout le monde a bien analysé en compris ce qu’il s’est passé dans ces trois pays (Mali, Guinée, Burkina).

Plus personne ne se fera surprendre à présent que l’on sait que les militaires veulent à nouveau diriger tous ces pays en profitant du désespoir des populations face au terrorisme.

Faso7 : Cette instabilité semble ne concerner que les pays francophones. Les systèmes de gestion sont-ils les causes ?

Maixent Somé :  C’est une erreur de lecture. J’observe que le Mozambique n’est pas francophone… Et si la crise économique liée à la guerre d’Ukraine se prolonge, rien ne garantit que le Ghana et le Nigéria où les pénuries se multiplient et où les prix flambent, sont à l’abri de troubles sociaux qui seront autant d’occasions pour les militaires de ces pays, eux aussi habitués des putschs, de reprendre le pouvoir.

J’observe au passage que ces deux pays ont leur propre monnaie contrairement aux pays francophones de la CEDEAO. Comme quoi certaines explications simplistes de leur meilleure santé économique peuvent être trompeuses. Le franc CFA procure une stabilité monétaire que nous n’apprécions pas toujours à sa juste mesure parce que justement, nous n’avons jamais connu l’instabilité monétaire et l’hyper inflation qui peut en découler dans des circonstances défavorables…

En réalité, nous avons un sérieux problème dans notre rapport à l’État et à l’État de droit dans nos pays. C’est cela qui pose problème.

Faso7 : Quels sont, selon vous, les grandes lignes que les hommes forts du moment doivent suivre au Burkina Faso ?

Maixent Somé :  Je n’ai pas de leçons à leur donner. Ils ne m’ont pas consulté avant de perpétrer leur putsch, et une fois fait, je n’ai pas été parmi les personnes qu’ils ont consultées. Et ils en ont consulté beaucoup…

Je suppose que s’ils se sont sentis suffisamment capables de « sauver le pays » pour perpétrer ce coup de force, c’est qu’ils savent précisément quoi faire, avec qui, et comment.

Je n’ai pas d’autres commentaires.

Faso7 : Pour contrer les attaques armées, des Burkinabè suggèrent la piste russe au détriment des relations avec la France. Qu’en dites-vous ?

Maixent Somé :  Je vous répondrai par une boutade : Qu’attendons-nous donc pour remplacer le maître français par le maître russe puisque c’est la France cause de tous nos malheurs et que la Russie est bon Samaritain qui a les moyens de venir nous sauver en se battant à notre place ?

Je suis fatigué d’expliquer l’ineptie de cette idée. Mais il paraît que l’expérience enseigne mieux que tous les cours magistraux…

On pourrait cependant regarder ce que cela a donné en Centrafrique et au Mali… A tout hasard !

Au Soudan et au Venezuela également où Wagner opère. Mais il est vrai, c’est un peu plus loin de chez nous, et ces gens-là ne parlent pas français, mais espagnol et anglais…

Ces fameux Accords de Défense qui permettraient de maintenir nos pays sous domination militaire française…. Avez-vous déjà observé les armes de nos FDS ? Et savez-vous utiliser Google ? Combien d’armes de fabrication française ou américaine les voyez-vous porter ? Kalachnikov, PKMS, RPG-7, Dragounov, Tokarev…. Ça sonne français ça ?  De fait, les gens mélangent tout !

Il y a les accords de fournitures d’armes, les accords de formation militaire, les accords de coopération militaire.

Et il y a les résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU dont découlent les missions des casques bleus (MONUSCO, MINUSMA, MUNISCA), mais aussi certaines organisations comme le G5-SAHEL, et certaines opérations comme Licorne, Serval, et même Barkhane !

Tous ces différents accords sont bien signés par nos autorités qui ont leur mot à dire. Ils peuvent être modifiés comme on l’a vu au Sommet de Pau, au sommet de Nouakchott et au Sommet de Ndjamena.

Chaque pays peut également en préciser le contenu comme on l’a vu en décembre dernier avec le président Roch Marc Christian Kaboré. Mais curieusement, alors qu’on trouve tous ces textes sur les sites web de L’ONU, des agences onusiennes, mais également sur les sites institutionnels français, on n’en trouve aucune trace sur les sites institutionnels de nos États ! Pourquoi et à l’initiative de qui ?

Faso7 : Une transition est mise en place au Burkina Faso. Quelles sont vos recommandations ?

Maixent Somé : Qui vous dit qu’il s’agit d’une transition ? Une transition entre quoi et quoi ?

Réfléchissez-y un instant.

Faso7 : …par exemple une transition entre le régime de l’ancien président Kaboré et celui qui sera issu des prochaines élections…

Maixent Somé :  Dans combien de temps ? Avec quels candidats à ces hypothétiques élections ? Qu’en savons-nous ? Il ne faut jamais faire d’analyse à périmètre constant ou par analogie en politique, monsieur Zouré ! Moi je n’en sais strictement rien !

Faso7 : Des Burkinabè commencent à s’impatienter, demandant des actions des nouvelles autorités sur le théâtre de la lutte contre le terrorisme. Etes-vous d’accord avec ceux qui pensent qu’il faut laisser plus de temps au Président Damiba ?

Maixent Somé :  Je vous ai toujours dit que celui qui vous dit qu’il suffit de changer des gens pour que ça marche comme par magie vous ment (…).

Combien de fois avons-nous changé de ministre de la défense, de ministre de la sécurité et de l’administration, et de chef d’état-major général de l’armée en seulement six ans là où il aurait fallu de la stabilité et de la planification ?

C’est en cela que l’opposition politique s’est totalement disqualifiée. En menant des débats de personnes pendant 6 ans !

Je vous l’ai dit plus haut, nous allons nécessairement perdre en efficacité dans un premier temps. Par contre, il y a des endroits particulièrement emblématiques comme Djibo, Kaya, Yirgou où en attendant le déploiement de la stratégie du MPSR, des opérations coup de poing auraient pu donner le ton.

On ne l’a pas fait. Même à Djibo dont la garnison s’est tristement illustrée dans le drame de Inata et où le MPSR a levé les sanctions conservatoires prises par le président Roch Marc Christian Kaboré, promu les sanctionnés, sans divulguer le rapport d’enquête !

Ce signal, ou plutôt ce manque de signal est désastreux pour le moral des populations, mais également pour tout analyste rigoureux !

Faso7 : Maixent Somé compte-t-il se présenter à un scrutin à la fin de la transition ?

Maixent Somé : En dehors de ma famille, de mon cercle d’amis, du microcosme politico-médiatique et de quelques internautes, qui me connaît au Burkina pour que j’aille me présenter à des élections ?

Au Burkina Faso, on vote par proximité personnelle ! Ethnique, religieuse, ou clanique ! L’argent n’est pas le problème. Car dès lors où vous représentez une alternative crédible, les financements affluent !

Une élection est une affaire sérieuse. Je trouve d’ailleurs totalement inadmissible toutes ces candidatures de figuration qui n’apportent absolument rien au débat démocratique ! Pensez-vous qu’il puisse y avoir plus de deux-cent projets de société sérieux au Burkina Faso pour que nous ayons plus de deux-cent partis politiques, chacune pilotant en sous-main un kyrielle de prétendues OSC (Organisations de la société civile, ndlr) qui n’ont en général d’existence que leur sigle ?

Tout cela est ridicule.

J’ai un projet politique bien-entendu ! Je n’ai que cela en tête depuis le jour où j’ai dû fuir mon pays, un certain 7 octobre 1987. J’ai choisi mes études, ma vie professionnelle et même familiale avec cette ligne directrice, ce fil rouge. Sans cela, on ne peut pas comprendre mes choix de vie !

Mais force est de constater qu’il ne suffit pas de se préparer, de se former, de s’armer de connaissances jusqu’aux dents comme le disait Cheick Anta Diop…  Encore faut-il disposer d’une équipe, et bénéficier d’un alignement favorable des planètes.

Je ne remplis pas les deux dernières conditions. Et je le sais. Je ne suis pas un doux rêveur.

Entretien réalisé par Abdou ZOURE

Faso7

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