Rejet du rapport d’enquête par Roch Kaboré : L’analyse de Ousmane Djiguemdé

Le chef de l’Etat Roch Marc Christian Kaboré a rejeté le rapport d’enquête administrative à lui présentée sur le drame d’Inata qui a fait plus d’une cinquantaine de morts au sein des forces armées nationales. Ousmane Djiguemdé, analyste, dans cette interview accordée à Faso7, apporte son éclairage sur les probables raisons de ce rejet et les perspectives sur la situation sécuritaire du Burkina Faso.

Faso7 : Le président du Faso a rejeté le rapport d’enquête sur le drame d’Inata, estimant que les conclusions ne situent par totalement les responsabilités. Était-ce prévisible ?

Ousmane Djiguemdé : En effet, j’ai entendu et lu comme tout le monde les extraits du quotidien Sidwaya N°9531 du lundi 06 décembre 2021 qui disaient en substance ceci « Non satisfait du contenu du rapport, Roch Marc Christian Kaboré aurait donné, à nouveau, un délai de 10 jours, à partir du 03 décembre 2021, pour qu’un retour lui soit fait ».

Je pense que dès l’annonce de l’ouverture de l’enquête administrative, j’avais quelques réserves qui laissaient déjà présager qu’il pourrait y avoir des soucis au moment des résultats. Et cette réaction du Chef de l’État donne raison à tous ceux qui, comme moi, étaient sceptiques. Pourquoi ?

Dans notre administration en général, nous avons un mauvais rapport à la redevabilité qui nous éloigne de l’éthique de la responsabilité. Que commande cette éthique ? Elle commande que l’on mette l’accent sur la qualité éthique des résultats (donc n’importe quel résultat n’est pas à valider), contrairement à l’éthique de la conviction qui se contente elle de la conviction sur la qualité des choix opérés par un tiers (processus ou forme / contenu ou fond) ».

Pour vous donner une idée, c’est exactement ce qui se passe avec les élections où on ne conçoit une élection bonne que lorsqu’elle n’est pas entachée des habituelles « irrégularités apparentes ».

On ne cherche pas à savoir si l’électeur avait le choix d’un programme à faire, s’il comprenait quelque chose au programme ou s’il a choisi son candidat en son âme et conscience, sans être influencé par un facteur quelconque !

Faso7 : À quel niveau cette enquête a-t-elle pêché, techniquement parlant ?

Ousmane Djiguemdé : À mon avis, depuis le début de la guerre, nous ne nous sommes pas suffisamment souvenus  des reliques d’une administration militaire et paramilitaire décriée à plusieurs reprises ces deux dernières décennies, avec des gens laissés sur le carreau après des soulèvements, un passif non soldé, des rancœurs, et c’est à cette administration qu’on demande de faire le point d’une dérive qui a coûté des vies à des subalternes ?

Il y a problème parce qu’il a manqué un élément important du processus.

En réalité, ce dont il s’agit ici, dans l’enquête administrative, c’est une activité d’évaluation d’un ensemble de processus décisionnels ayant conduit à un drame. Or, en la matière, il s’agit de prendre en compte un besoin de compréhension de la survenue du drame qui impliquait la nécessité de lui appliquer un examen au moyen des six tamis, pour comprendre qui a (n’a pas) fait quoi, où, quand, comment et pourquoi il a (n’a pas) fait ce qu’il devait (ne devait pas) faire et quel a été le coût de l’action (de l’inaction) ?

Pour réussir une telle activité, il y avait à considérer un savant dosage entre les quatre composantes de la chaîne du service (ou évaluation de la qualité du service) ayant abouti au drame : sa supervision, son pilotage, son contrôle et sa mise en œuvre.

Pour des raisons de sécurité, il était naturellement hors de question que cette évaluation soit externe à l’armée. La seule garantie qu’il y avait, c’était d’équilibrer la participation des acteurs enquêteurs du sommet à la base avec le même nombre de représentants, en attendant toute purge.

Or on sait que généralement les inspecteurs sont des hauts-cadres. Dans les enquêtes, au pire, on a tendance à ignorer les subalternes. Au mieux, c’est dans la composition des enquêteurs ou dans l’échantillon des personnes interviewées ou enquêtées, qu’ils sont ignorés, ou tout simplement les précautions ne sont pas suffisamment prises pour assurer la confidentialité de leurs propos. Parfois, leurs contributions sont collectées par structure en présence de leur responsable. Ce qui a tendance à biaiser les résultats.

Enfin, un acteur majeur, le bénéficiaire du service public est très souvent royalement ignoré dans ces processus. Or il est un observateur capital qui facilite l’appréciation.

Ces extraits du journal nous suggèrent certainement que ces insuffisances se seraient invitées à cette enquête. Donc si ce sont les mêmes mécanismes et les mêmes catégories d’acteurs, nous risquons d’avoir les mêmes résultats.

Faso7 : Que faut-il réellement espérer de ce rapport ?

Ousmane Djiguemdé :  Le fait d’avoir traîné sur ces préalables, montre que visiblement on aura du mal à produire une décision de qualité, de par son effet tardif, ou encore la possibilité que les reprises corrompent la crédibilité des informations qui seraient portées dans le rapport par des influences quelconques.

Il faut espérer surtout que d’ici à cette date, aucun autre facteur (suivez mon regard) ne vienne accroître la gravité du contexte.

Faso7 :  Les résultats de ce rapport ne risquent-ils pas de semer des graines de division au sein de l’armée ?

Ousmane Djiguemdé :  Tout dépend des actions vigoureuses que le Chef de l’État engagera, mais aussi du rapport de chacun de nous à la manifestation de la vérité dans ce dossier, et simplement de notre rapport à la redevabilité sur la question de la sécurité et sur notre engagement citoyen. Ce sont ces éléments seuls qui peuvent nous sauver.

Faso7 : En 2017, vous titriez une tribune qui plaçait le Burkina dans l’antichambre du chaos ? Avons-nous franchi le sas pour entrer dans la chambre ?

Ousmane Djiguemdé :  Je suis un peu gêné d’en parler, parce que ce n’est évidemment pas de gaité de cœur qu’on écrit ces choses-là ! En réalité, j’avais fait mes analyses et perçu les difficultés qui me fondaient à un tel verdict :

  • d’abord tous les leaders ont été grillés dans ce pays à tous les niveaux et en cas de péril, il nous aurait été difficile d’en avoir un de crédible pour nous conduire vers le sauvetage ;
  • toutes les ruses et toutes les techniques de démagogie à piéger le citoyen avaient été épuisées par la classe politique et la société civile ;
  • il y a une « vacuité programmatique » comme dit Dr Rasablaga ;
  • l’État s’affaiblit de jour en jour face au citoyen qui estime qu’il a été incapable de lui assurer l’équité et garantir ses droits ;
  • le citoyen lui-même devenant le plus grand danger pour la République, selon son désengagement pour ses devoirs et son renoncement à assumer ces droits civiques ;
  • la persistance d’antagonismes politiques transmis de génération en génération et sur la base desquels se conçoit l’organisation du jeu politique ;
  • et surtout l’accroissement des disparités sur lesquelles surfent l’ennemi.

Comme le disait feu Valère SOME, juste avant sa mort, dans une interview, à défaut d’un « sursaut national pour transcender les égoïsmes individuels, on s’achemine vers une catastrophe imminente ».

Aujourd’hui, le danger est celui d’avoir une contestation acéphale avec tous les risques de dérives possibles, avec des petits auteurs de mobilisation insaisissables. Je suis convaincu qu’il faudra tenir compte de cette nouvelle donne.

Faso7 : Que faut-il pour sortir le Burkina Faso de sa situation actuelle ?

Ousmane Djiguemdé :  Pour en ressortir, et cela, tous les spécialistes sincères le disent, il faut rétablir la chaîne des valeurs, faire en sorte que la primauté de l’argent ou de la matière soit démystifiée au profit de l’éthique et que notre rapport à la redevabilité tienne au respect strict de l’éthique de la responsabilité, de sorte que citoyen comme gouvernant s’attache à rétablir l’équilibre entre devoirs et droits citoyens pour que nul ne puisse prétendre à un droit quelconque que sur la base de l’accomplissement de son devoir, et qu’il n’y ait de rupture d’égalité que celle que l’État a autorisé pour favoriser la péréquation de services publics dans le cadre du respect strict et la sauvegarde de l’intérêt général.

Entretien réalisé par Abdou ZOURE

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