Kaya et ses déplacés internes : La vision d’un maire

Le 25 juin 2020, nous rencontrons le maire de la ville de Kaya. Homme très actif, Boukary Ouédraogo se montre très ouvert et se prête à nos questions. Il nous fait un récit de l’arrivée des premiers déplacés dans sa ville. Et aussi sa vision de leur gestion.

Un site de personnes déplacées internes au secteur 2 de Kaya

« Les premiers déplacés sont arrivés au nombre de 92 dans un village de Kaya appelé Bahoboquin », dit Boukary Ouédraogo, le maire de la ville de Kaya. Ayant fait le constat avec le service social de la mairie, il demande au village accueillant de faire preuve de solidarité à l’endroit de ces Burkinabè qui se retrouvent aujourd’hui sans abri. Et en quelques jours, selon le maire, ces 92 personnes ont bénéficié de la charité des populations. « Il ont eu une dizaine de sacs de mil et de maïs », fait savoir le maire.

92 au départ, le nombre des personnes déplacées internes va finir par dépasser le nombre de la population autochtone. En effet, à la date du 18 février 2020, le nombre officiel des personnes déplacées internes était de 472 697 tandis que le centre-ville de la ville de Kaya comptait 80 000 habitants avec les 71 villages, selon le recensement général de la population de 2006, la population totale était de 117 122 habitants, mentionne Boukary Ouédraogo.

Tente installée sur un espace offert à une personne déplacée interne par un habitant de Kaya

Pour l’édile, il n’est pas question d’installer un site pour les déplacés. « Les organismes internationaux m’ont demandé l’autorisation pour installer un camp pour ces déplacés. J’ai dit non. Je ne veux pas que Kaya, chef-lieu de la région, se transforme en un camp de déplacés », fait-il savoir. C’est une façon de tordre le cou à la cohésion sociale, selon lui.

Des personnes déplacées internes sans familles d’accueil, sont installées dans des maisons abandonnées

L’idée est de ne pas laisser les déplacés créer une communauté de déplacés internes. Il estime que cela ne fera qu’aggraver la situation des « visiteurs », car ils n’auront à partager que les mêmes peines et tristesses qu’ils ont vécues. Le brassage avec toute la population de Kaya permettra qinsi de changer les idées et d’avoir un esprit positif. « Pour moi, si on les mettait dans un camp, ils vont se retrouver entre eux. Les mêmes problèmes qu’ils ont vécus, ils vont se les partager et il n’y aura pas de changement. Mais si on permet le contact avec la population, la cohabitation avec la population, ils vont oublier et commencer à mener une autre vie », soutient Boukary Ouédraogo.

Lorsque nous demandons au maire si des mesures sont prises ou ont été prévues pour ne pas que des élèves déplacés internes se voient obligés de travailler sur les chantiers pour payer leur scolarité, le maire répond : « Pour ces genres de situations, on ne pouvait pas prévoir. Tout ce qui est relatif à la santé et bien d’autres domaines, on ne fait que se baser sur les transferts. Si au début de l’année, les enseignants du primaire et du secondaire avaient exprimé le besoin en fonction des élèves déplacés, ça pouvait aller. (…) Dans l’identification des élèves déplacés, il y a un problème. D’autres sont venus en retard au cours de l’année scolaire ».

Maisons construites par des personnes  déplacées internes dans un quartier non loti de Kaya

Maintenant, comment se fait-il que des déplacés soient recensés depuis décembre 2019 et ne bénéficient toujours pas d’aides alimentaires. C’est la question que nous posons au maire pour essayer de comprendre pourquoi les dames que nous avons rencontrées au niveau des « 38 villas » ne reçoivent toujours pas de dons. Pour le maire, cela est compréhensible.

« Il y a eu une manifestation ici au niveau des déplacés pour exprimer leur mécontentement. Ils sont même venus à la mairie ici. Ils me considèrent comme leur tuteur ; donc c’est normal qu’ils viennent me voir lorsqu’ils ont un problème. Suite à cette manifestation, j’ai convoqué les différentes structures qui interviennent auprès des déplacés pour qu’on situe les responsabilités. C’était nous (la mairie) qui faisions le recensement avec les CODESUR (Conseils Départementaux de Secours d’Urgences et de Réhabilitation).

Ça allait. On acheminait les données jusqu’au ministère. Je ne se sais pas si la décision est venue du ministère de l’action sociale, mais on nous a fait savoir que la mairie et le CODESUR ne doivent plus faire de recensement. Alors qu’à ce moment, on avait une liste de 14 000 déplacés qu’on voulait transmettre. Ils n’ont pas tenu compte de ça. Ils ont placé leurs éléments pour faire le recensement. Ces derniers n’ont pas fait deux jours. Ils ont trouvé que c’est trop et ils ont déserté », explique le maire.

Selon l’élu local, les déplacés qui se plaignent de n’être pas recensés sont ceux qui sont arrivés au moment où le ministère a demandé à la commune et au CODESUR de ne plus faire de recensement. Et les déplacés qui disent qu’ils ont été recensés, mais ne reçoivent pas de vivres, sont ceux de la liste des 14 000 que la mairie et le CODESUR avaient recensés mais dont la liste a été refusée.

« On ne peut pas passer toute la vie à être assisté »

Pour le maire de Kaya, malgré tous les efforts consentis pour prendre soin des déplacés, l’idéal c’est de préparer leur retour car « on ne peut pas passer toute la vie à être assisté», dit-il.

Comment préparer ce retour ? Nous lui posons la question. « Etant donné que la population hôte a tout vidé pour les déplacés jusqu’à ce qu’elle-même devienne plus vulnérable que les déplacés, on se retrouve dans une situation où tout le monde n’est pas déplacé mais tout le monde vit une situation qui n’est pas ça. Pour ne pas que ça perdure, il faut qu’on change de formule », s’exprime Boukary Ouédraogo.

Et la formule, selon lui, c’est de travailler de concert avec toutes les autres autorités pour permettre aux déplacés de retourner chez eux. « Le départ doit être progressif. On ne peut pas emmener tous les déplacés dans leur village en un seul jour. Etant donné qu’il y a des déplacés de la province du Samentenga à Kaya, des déplacés d’autres régions même à Kaya, il faut qu’on parte étape par étape. Avec les forces de défense et de sécurité, on a planifié de commencer d’abord par ceux qui sont à côté. Entre l’axe Kaya-Barsalogho, il faut d’abord recruter les volontaires pour la défense de la patrie et travailler à ce que les populations rejoignent leurs différentes localités ».

Pour le maire, à l’image du ‘’coronathon’’ de l’Assemblée nationale dans le cadre de la lutte contre le covid-19, une opération pareille doit être lancée pour pouvoir soutenir le retour des déplacés, car il ne s’agit pas seulement de rejoindre leurs localités. Il s’agit de les rejoindre et de reprendre la vie. Mais reprendre la vie comment s’ils n’ont plus rien à manger ? Reprendre la vie comment si leurs animaux ont été tués et leurs récoltes incendiées ? Aucune vie n’est imaginable sans la constitution de certaines conditions de vie.

Le maire fait savoir que le défi majeur auquel il est maintenant confronté et pour lequel il travaille actuellement, c’est de trouver les moyens pour faire repartir les déplacés internes, car selon lui, après les efforts des volontaires pour la défense de la patrie et les forces de défense et de sécurité, certains dont majoritairement les hommes sont repartis.

« Si on décourage l’armée et les volontaires, Kaya va se déplacer à Ouagadougou »

Boukary Ouédraogo est convaincu d’une chose. Il croit à la victoire sur le terrorisme. Mais pour cela, il pense sincèrement à des investissements conséquents sur les volontaires pour la patrie. Pour lui, le salut viendra de là-bas.

Amadou ZEBA

Faso7

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