Émile Lalsaga (EL) : « A travers leurs écrits et leurs prises de position, les poètes compatissent à la douleur du peuple meurtri »

Émile Lalsaga, poète burkinabè, en marge de la journée mondiale de la poésie, s’est prêté aux questions de Faso7. Dans cet entretien, il parle de l’adaptation de la poésie à un monde en pleine évolution et évoque la contribution du poète dans la lutte contre le terrorisme au Burkina Faso.

Faso7 : C’est la journée mondiale de la poésie. Quelques vers pour la célébrer en ce début d’interview ?

Emile LALSAGA (EL) : Merci à Faso 7 pouf l’opportunité. Des vers ? Tenez-en pour une mise en bouche :

« Quand j’écris

Face à l’humanité troublée et en lambeaux,

Je plonge ma plume dans les abîmes de l’existence ;

J’offre mes mots pour porter ce fardeau.

J’écris, je combats le mal, j’entre en résistance.

Oui, j’écris pour résister ;

Je n’écris pas pour me lamenter.

Quand j’écris, ma plume saigne du sang des héros.

Leurs mémoires habitent les pages de mes souvenirs.

Leurs sacrifices portent les promesses des lendemains plus beaux.

J’écris pour ressentir la vie, j’écris pour ne pas la trahir.

Un recueil de poème édité est une pièce d’orfèvrerie

Dans la grisaille de notre monde mort à demi.

Poésie, tremplin pour l’expression de l’humanisme ;

Poésie exutoire contre le terrorisme.

Par toi et avec toi je dompte les adversités

Pour embellir la vie étouffée de toutes les bestialités. »

Faso7 : Quelle est la symbolique de cette journée pour vous en tant que poète ?

EL : Cette journée revêt une symbolique particulière. En effet, la Conférence générale de l’UNESCO, lors de sa 30esession qui s’est déroulée à Paris en 1999, a adopté pour la première fois le 21 mars comme Journée mondiale de la poésie. Cette journée célèbre l’une des formes d’expression et d’identité linguistique/culturelle les plus précieuses de l’humanité. C’est connu de tous, la poésie parle à notre humanité commune et à nos valeurs partagées, en transformant le plus simple des poèmes en un puissant catalyseur pour le dialogue et la paix. L’objectif de cette journée est d’encourager la lecture, la rédaction, la publication et l’enseignement de la poésie dans le monde entier et de « donner une reconnaissance et une impulsion nouvelles aux mouvements poétiques nationaux, régionaux et internationaux ». En tant que poète, je suis acteur et témoin de mon époque. Alors, j’essaie de partager ma vision du monde avec les hommes et les femmes d’ici et d’ailleurs. En ce qui me concerne, la poésie est un véritable art de vivre : je suis poète à tout moment. C’est ma force de vie, un état d’esprit qui me permet de ressentir la vie quotidienne. Mais au-delà de son caractère exutoire, je conçois la poésie comme une arme de combat et de libération. Même étant poète de l’Amour et de la Douleur, je demeure un écrivain engagé et je dois apporter ma pierre pour l’édification d’un monde plus juste et plus beau. En somme, la poésie trouve ses fondements dans la responsabilité du poète pour ce qui se passe en son temps : sa perspicacité lui impose de se poser en guide.

Faso7 : La poésie, comment s’exprime t’elle aujourd’hui au Burkina Faso ?

EL : De nos jours, il y a un foisonnement tant au niveau des auteurs qu’au niveau des écrits poétiques. Les ainés semblent avoir passé la main et la génération actuelle essaie de suivre les sillons déjà tracés. Du reste, la poésie burkinabè a de beaux jours devant elle. Elle porte déjà les combats et les espérances d’un peuple qui a assez souffert et qui ne veut plus souffrir.

Faso7 : Quelle adaptation peut-on faire aujourd’hui dans un monde en pleine évolution ?

EL : Dans un monde en perpétuel changement, les poètes et les poétesses usent davantage des possibilités offertes par les médias sociaux pour communiquer et exporter leurs créations. Même si l’écrit a toujours sa raison d’être, l’audiovisuel reste un tremplin pour l’expression poétique. Des capsules vidéos permettent aux amoureux de la poésie de s’offrir un moment d’extase, de bien-être, de renouvellement intérieur et d’interrogations sur les réalités existentielles.

Faso7 : L’intelligence artificielle peut-elle concurrencer le génie humain dans la poésie ?

EL : Aujourd’hui, l’intelligence artificielle apporte un plus dans la recherche de multitude de données. Sur un thème précis, l’intelligence artificielle peut produire un poème « brut ». Mais il convient de souligner que l’écriture poétique est une création de l’esprit humain qui parvient à traiter une infinité de situations via un effet de perpétuel gommage sur les ratures, les détours, les relances, etc. Au moment où l’intelligence artificielle travaille sur ce qui est déjà programmé, le génie humain crée et polit le texte poétique afin de le rendre plus esthétique.

Faso7 : Poésie et slam, Y-a-t-il une différence ou sont-ils des cousins germains ?

EL : Une différence, on en trouve même si poésie et slam ont le même combat : sensibiliser, dénoncer, égayer, etc. Le slam est une poésie de l’oralité tournée sur l’exploitation des sonorités et le pouvoir des mots. En sus, le slam est facile d’accès et est dit avec ou sans musique devant un public. C’est alors une scène vivante qui met le public en transe grâce à l’émotion que procurent le rythme et la succession des mots. C’est une bouche qui donne et des oreilles qui reçoivent. Moins contraignant en écriture, le slam use parfois du verlan et des argots tandis que la poésie met en avant la langue, parfois soutenue avec des codes à respecter, le plus souvent, de façon scrupuleuse. En gros la poésie relève de l’écrit et le slam (même écrit) reste du domaine de l’oral.

Faso7 : Le Burkina Faso est aujourd’hui confronté à une crise sécuritaire. Quel pourrait être le rôle des poètes ?

EL : Face au mal qui endeuille le pays, chaque Burkinabè essaie d’apporter sa contribution dans le combat et dans la résistance. A travers leurs écrits et leurs prises de position, les poètes compatissent à la douleur du peuple meurtri, apportent un réconfort psychologique aux combattants qui croisent le fer dans les zones rouges pour vaincre l’ennemi. Les poètes, ce sont aussi ceux qui pointent du doigt les effets pervers liés à cette crise sécuritaire afin de permettre de rectifier le tir là où il le faut.

Faso7 : Des vers pour refermer cette interview ?

EL : A l’heure du concept « Endogène » et de la promotion des langues nationales, je partage ce poème en mooré avec les lecteurs :

« Fo sã n tõe n lak n lʋɩ,

N tõog n tik n yik,

N kũsdẽ la f moondẽ,

Fo sã n tõe n bob wa Tãn-soab a Tãnga,

Fo sã n tõe n wõr f menga,

N me f vɩɩmã, la f zakã ne f tẽngã,

N sak wilgr la f waoog f saamba,

Fo sã n tõe n tʋm neer wa burkĩn-bila,

N balemd saag t’a pãbd-fo,

N keng f sũur la f bas yaoolgo,

Fo sã n tõe n tong rogem yũuga,

La f sõng f to t’a yɩ neda,

Fo kõn yã yãnd dũni zug ye.

Fo zug na n zẽkame, Fo raabã fãa na n pidame,

Tɩ Wẽnd pa yĩmd a yamb ye. »

« Si tu peux trébucher et tomber

Puis te relever ;

Languir mais tenir ;

Si tu peux guerroyer comme un conquérant ;

Si tu peux faire violence sur toi,

Pour meubler ta vie, ta famille et bâtir ton pays,

Accepter d’apprendre et honorer ton Père ;

Si tu peux travailler comme un intègre ;

Et acclamer la pluie qui te bat,

Redoubler d’ardeur et éviter la déchéance ;

Si tu peux honorer ta lignée,

Et aider ton prochain à se réaliser,

Tu ne connaitras point de honte sur terre :

Tu réussiras

Et  tu seras comblé,

Car, Dieu n’oublie pas sa créature. »

Note : Le poète burkinabè Émile Lalsaga est l’auteur de deux recueils de poèmes : Les Sillons de l’existence, éditions LE GERSTIC, 2014 et Champ de plume, éditions DAMEL, 2020. En sus, il a publié trois ouvrages scolaires  et est co-auteur avec une quinzaine de sommités burkinabè d’un ouvrage collectif sur la capitale du pays des Hommes intègres intitulé » Ouaga Emoi. Diplômé en lettres, il est professeur certifié de français en service à la Direction régionale des Enseignements post-primaire et secondaire du Centre (Ouagadougou). Poète de l’Amour et de la Douleur, il est membre statutaire de la SAGES.  Conférencier junior sur les questions éducatives portées par les Conférences sur la Vie Scolaire (CVS), Émile Lalsaga milite pour la promotion du livre et de l’écrit au Burkina Faso et particulièrement en milieu scolaire.

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