Zoug-nanzaguemda, le baobab !

« Bibèèg Zoug-nanzaguemda kon touk tanga », « Zoug-nanzaguemda ou Zoug-nanzaguemda», à l’état civil, Issaka Ouédraogo, est l’un des piliers de la musique traditionnelle burkinabè. Artiste, chanteur, auteur/interprète et compositeur, cet homme de 59 ans marié à 4 femmes et père de 12 enfants est un monument. Depuis 2004, il est le président de l’Association des Chanteurs Traditionnels de Ouagadougou (ACTO). Faso7 s’est donné pour mission de revenir sur le parcours de cet artiste et de faire (re) découvrir l’homme.  

Il est 9h43 ce 25 octobre 2023 lorsque nous arrivons dans le quartier Karpala. Dans la périphérie de la capitale burkinabè où vit Zoug-nanzaguemda. Ce jour-là, nous avons rendez-vous avec lui à 10h00. C’est l’un de ses fils, Razack Ouédraogo, qui nous reçoit. Il nous conduit sous un hangar à l’extérieur de la maison. Nous prenons place. Quelques minutes plus tard, il arrive.

Droit dans ses bottes, le regard fixe, et le torse bien droit, il nous serre la main. Une poignée de main bien virile. Il prit place et nous invite à nous asseoir et dit en mooré « c’est vous le média qui veut faire un portrait de moi ? ».  Nous répondons par l’affirmative. Puis, il ajoute : « nous n’avons pas fait l’école de blanc. J’espère que vous n’aurez pas de problème à faire l’entrevue en mooré ». Nous lui répondons par un « oui ».

A l’époque, je résidais dans la zone non lotie de Ouaga 2000

Soulagement ! « Mon fils, vous êtes ici chez vous. Mettez-vous à l’aise. Ne vous gênez pas. Vous pouvez poser toutes les questions que vous voulez, je répondrais », nous lance-t-il. Sourire aux lèvres après ses mots, nous mettons en place notre matériel. Etonnement ! « Vous allez me filmer ? Dans ce cas, il va falloir que je me mette sur mon 31 ».

Il s’éclipse pendant une dizaine de minutes. A son retour, Zoug-nanzaguemda est dans un FasoDafani dernière génération, à rayures couleurs chocolat et marron accompagné d’une broderie orange. « Maintenant, on peut commencer », indique-t-il.

Au moment de poser notre première question, nous remarquons que l’artiste porte un appareil auditif. Oh ! Quelle surprise ! C’est notre première question avant de rentrer dans le vif du sujet.  « Je ne suis pas sourd », nous annonce-t-il en souriant. «  Je suis malentendant. Pour que j’entende, il faut parler fort. C’est le propre de la musique de faire du bruit donc  je m’en sors même si dans quelques années, je serai obligé d’arrêter. Ça a commencé il y a quelques années et cela s’est empiré. Mais je rends grâce à Dieu. Je ne suis pas sourd muet ».

Face à cette situation, il faut nous adapter.

Pour mener à bien l’interview, nous avons besoin d’assistance. Nous avons besoin d’une personne pour rapporter nos paroles. C’est son fils Souleymane Ouédraogo qui se prête au jeu. Lui, il maîtrisait la stratégie. Pour lui faire entendre ce qu’on dit, il faut à la limite hausser le ton, chose que Souleymane maîtrisait à la perfection.

Malgré un succès immense, cela n’est pas monté à la tête de Zoug-nanzaguemda. Sobrement, il vit sa célébrité. Il nous explique qu’il est à la disposition de la population. « Je prends du plaisir à écouter et à parler aux gens. Ma porte est ouverte à tout le monde. Quiconque veut me voir, peut venir. Je suis ouvert. Seulement, j’ai horreur de la mesquinerie. Tant que je peux aider, je le fais avec plaisir », nous relate-t-il.

Zougnazagmda en prestation – © Zanma TV

Zoug-nanzaguemda est né à Zorgho dans le Ganzourgou, région du Plateau-Central au Burkina Faso en 1963. A l’âge de 18 ans, les jeunes de cette localité choisissent un pseudonyme reflétant leurs identités, leurs personnalités, et leurs aspirations. Pour s’affirmer, Issaka Ouédraogo décide de se faire appeler « Bibèèg Zoug-nanzaguemda kon touk tanga », « Zoug-nanzaguemda ou Zougnazagmda ». Cette expression signifie « chacun doit vivre en fonction de ses capacités et de ses aptitudes. Il faut savoir rester humble et ne pas outrepasser sa capacité. Peu importe ta force, il y aura des personnes plus fortes. Il ne faut jamais essayer de porter une charge plus lourde que ce qu’on peut porter ».

Son père et sa mère étant tous les deux, des artistes chanteurs et des cultivateurs, Zoug-nanzaguemda, commence dès son plus jeune âge à entonner la chansonnette au sein du domicile familial. De fil en aiguille, il se passionne pour la musique. Dès l’âge de douze ans, la maison laisse place aux cérémonies. Zoug-nanzaguemda commence à chanter dans les mariages, les baptêmes et les fêtes du village. Nous sommes dans les années 1970 et très vite, son talent l’amène à être la star des habitants de Zorgho.

En revanche à cette époque, pour le jeune Issaka Ouédraogo, la musique, c’est juste un passe-temps. « Je n’étais pas payé pour mes prestations de l’époque et je ne réclamais rien. J’aimais divertir le plus le public » déclare le nostalgique.

A l’âge de 17 ans, la jeune star de Zorgho quitte sa terre natale pour rejoindre la capitale burkinabè afin d’y rejoindre son grand-frère, Ousmane Ouédraogo, dans l’objectif de trouver un boulot.  Nous sommes en 1982.  « Ce fut un déracinement mais ce fut un mal pour un bien », affirme l’artiste. A Ouagadougou, son grand frère lui ouvre une boutique. Mais il n’arrive pas à se débarrasser de sa passion. Il tente toutefois de se faire remarquer par son art, mais vaines sont ses tentatives. Il n’est pas invité à prester dans les cérémonies.

Si je suis Zoug-nanzaguemda, c’est grâce à ces deux aventures

Issaka Ouédraogo se résigne donc à gérer son commerce pendant quelques mois, jusqu’à entendre parler de la « troupe du Larlé Naaba Abga ». Contre l’avis de son aîné, il demande son intégration et y est accepté. « J’ai été dans la troupe du Larlé Naaba de 1982 à 1986. J’ai été d’abord instrumentiste puis chanteur et lead vocal. Ce fut une belle aventure pour moi. Cette troupe m’a permis de m’affirmer comme artiste, et d’affirmer ma personnalité. J’ai consolidé et renforcé mes connaissances dans le domaine. Mais l’aventure n’a pas duré. J’y suis resté quatre ans », raconte-t-il.

En 1986, il dépose ses valises au sein de la troupe Songtaaba. Il en devient le lead vocal.  « Ces deux aventures m’ont permis de me faire connaître. Cela a été un tremplin pour moi. Je peux dire que si je suis Zoug-nanzaguemda, c’est grâce à ces deux aventures sans quoi je serais resté dans l’ombre », affirme-t-il en reconnaissance à son passage dans les deux troupes.

Des divergences d’opinions vont l’amener à quitter Songtaaba en 1991. Interrogé sur les raisons de sa défection, il dit ne pas vouloir revenir sur cet épisode. Arguant que c’est de l’histoire ancienne et qu’il s’en est servi pour devenir un autre homme. Un homme plus mûr à mesure de faire des compromis pour la réussite de sa musique.

Après Songtaaba, Zoug-nanzaguemda se pose un instant et réfléchit à la suite à donner à sa carrière. Au départ, il veut retrouver une nouvelle écurie mais, poussant la réflexion plus loin avec l’aide son grand-frère, il décide de créer ce qui va devenir son plus grand accomplissement, « la troupe Peengdwendé » en 1991.  A ce sujet, il se confie à Faso7.

« A l’époque, je résidais dans la zone non lotie de Ouaga 2000. C’est là-bas que la troupe a vu le jour. Les débuts ont été durs mais avec mes expériences passées, j’avais un background, ce qui m’a permis de m’en sortir. De plus avec ma culture générale, mes connaissances personnelles, j’ai pu écrire des chansons qui ont intéressé les mélomanes tout de suite. 32 ans plus tard, me voilà Zoug-nanzaguemda. Un artiste reconnu qui a voyagé presque partout dans le monde », narre-t-il.

[Vidéo] – Les regrets de Zoug-nanzaguemda

De 1982 à 2023, Zoug-nanzaguemda a sorti plus de 70 albums. Le premier album est dénommé « Ting-Mooré Yellé » qui veut dire ‘se souvenir de notre culture’. L’album est sorti en 1988. Il s’agit de son premier opus déclaré au BBDA. «  Par ignorance, j’ai fait des albums sans prendre le soin de les déclarer. Avant 1988, je sortais 3 à 4 albums par an. Mais je n’en profitais pas. Je ne gagnais pratiquement rien de ces albums mais à partir de 1988, j’ai compris et j’ai déclaré mon premier album. Depuis lors, toutes mes sorties sont déclarées et cela me rapporte en plus des spectacles beaucoup d’argent. A ce jour, j’ai plus de 70 albums », informe l’artiste.

Mais comment arrive-t-on à produire autant d’albums sur une période aussi longue ? Sa réponse après un léger soupir est courte : «  Mon désir de marquer les esprits et mes inspirations ».

Mais quelles ont été les inspirations de Zoug-nanzaguemda ? L’artiste s’explique. « J’ai été inspiré par beaucoup de personnes. D’abord mes inspirations, c’était mes parents. Ils m’ont inculqué les valeurs du chant et ma communauté (…). Quand je suis arrivé à Ouagadougou et que j’ai intégré la troupe du Larlé Naaba Abga, il y avait Hamidou Zongo. Il était l’un des leaders de la troupe, il m’a pris sous son aile et m’a beaucoup appris. Il y a eu aussi Dominique Sawadogo, un autre membre de la troupe qui m’a beaucoup inspiré. Il y a également Kizito Koimbré qui a été une source d’inspiration. »

Produit à ses débuts par Seydou Leguelegue, puis par le label « Africa Musique » de Bouba Compaoré, Zoug-nanzaguemda n’a pas bénéficié de l’accompagnement d’une grande maison de production. Du reste, pour lui, c’est sans regret.  « Avant la production, ça marchait. Mais maintenant, ce n’est plus le cas. Je vais vous dire, au Burkina Faso et en Afrique de nos jours, il est difficile de vendre les albums et les disques. Ce marché n’existe plus beaucoup dans nos contrées. Tu peux faire sortir les albums, mais c’est difficile de les vendre », dit-il.

Les producteurs ont un peu disparu. «  Ils ne produisent pas en grande quantité. Ils font des échantillons et ils distribuent dans les radios et les télés pour se faire connaître et faire la promotion, ils font parvenir les disques à ceux qui doivent l’avoir et c’est tout, le reste ce sont les cachets qui font le boulot.  Ça fait que la production est devenue difficile au Burkina Faso en ce moment (…)», regrette l’artiste.

Sans être produit par des grosses maisons de production, l’artiste a réussi à marquer de son empreinte le paysage musical de son pays. Entre 2000 et 2023, Zoug-nanzaguemda a glané 6 fois le prix de meilleurs artistes traditionnels aux Kundé; 2002, 2005, 2008, 2013 et 2016.  Evoquant ce palmarès, il fait savoir : « cela me rend fier. Gagné à 6 reprises l’un des trophées les plus convoités de la sphère musicale Burkinabé, cela signifie que le travail a été bienfait. Toutefois, le fait de ne pas avoir gagné le Kundé d’Or est un regret. Sinon, pour le reste, je suis fier de ce que j’ai accompli».

La carrière de Zoug-nanzaguemda l’a amené à faire le tour des villes du Burkina Faso, des campagnes, des villes de la sous-région et des villes d’Europe, d’Asie et d’Amérique par moment. Dans ses tournées, il a toujours été accompagné par deux personnes de petite taille. C’est sa marque de fabrique. La première personne à intégrer la troupe Peengdwendé est Boubacar Ouédraogo dit Nend pā yiid Wendé (personne n’est l’égal de Dieu). Zoug-nanzaguemda le rencontre à Manga au cours d’une tournée en 1989. Il intègre la troupe Peengdwendé en 1991. Malheureusement, il est décédé, il y a quelques années.

En 1990, Zoug-nanzaguemda fait la rencontre de la deuxième personne de petite taille qui va intégrer sa troupe. Il s’agit d’Eloi Kologo. Il vient de Koupéla. « Je l’ai rencontré à l’occasion d’une prestation à Koupéla. C’était en 1990. Nous l’avons intégré dans la troupe plus tard dès sa création. Depuis le début de la troupe Peendgwendé, ils ont été avec moi. Ils ont été d’une plus-value pour ma carrière. Leur présence attirait et j’ai été et je suis ravi de les  avoir », relate Zoug-nanzaguemda.

[Vidéo] – Zoug-nazaguemda sur sa relation avec les autres artistes

Le succès musical de l’artiste a rimé à partir de la fin des années 1990, et du début des années 2000 avec un succès dans l’entrepreneuriat. Profitant de sa notoriété, l’artiste va diversifier ses activités. Un investissement dans l’immobilier pour commencer à partir de la fin des années 1990 et au début des années 2000. Ce sont des investissements qui continuent à l’écouter.

Outre l’immobilier, Zoug-nanzaguemda a également investi dans le commerce. Au milieu des 2000, il crée l’entreprise ‘’Zoug-nanzaguemda et Fils’’ spécialisée dans la vente des engins à deux roues, et des pièces détachées. L’artiste revient à ses origines en investissant dans l’agriculture et l’élevage. A Zorgho, chez-lui, il est le propriétaire de fermes agricoles et d’élevage. « Zoug-nanzaguemda et Fils est une activité que j’ai développée pour permettre mes enfants qui ne veulent pas suivre la même voie que moi. C’est Souleymane mon deuxième fils qui dirige ‘’Zougnazagmda et Fils’’. S’il y a quelque chose que la musique m’a apporté et qui est inestimable, c’est la notoriété. Nous l’avons utilisée à notre avantage. Je suis non seulement content de la carrière que j’ai mais aussi de cet aspect de ma vie », explique-t-il.

Depuis 2015, le « pays des hommes intègres » vit sous le coup des attaques terroristes. Ces attaques terroristes tout en détériorant le tissu social ont provoqué le déplacement de plusieurs milliers de Burkinabè. Zoug-nanzaguemda à travers sa structure « Peng-Wendé » apporte son soutien aux Personnes déplacés internes (PDI).

Dans le Plateau-Central et dans la région du Centre, il a accueilli des PDI, leur offrant une demeure et un soutien financier. Pour l’artiste, cette action est une obligation pour lui en tant qu’artiste et fils de la région. « Je le fais de bon cœur et de façon désintéressée. Un artiste est issu de la société. Lorsque la société est dans le besoin, l’artiste par devoir doit intervenir et apporter sa modeste contribution. C’est pourquoi, je le fais. Je le fais à travers ma musique », explique-t-il.

A la question de savoir pourquoi ces actes ne sont pas de notoriété publique, il fait savoir que ces œuvres n’ont pas besoin de publicités.

C’est maintenant qu’il faut célébrer l’artiste, pas après

Philanthrope mais également promoteur culturel, depuis 5 éditions, dans le mois de décembre, Zoug-nanzaguemda organise à Zorgho, « Le Festival Les Rythmes du Village ». Un évènement culturel pour magnifier la culture moaga et sa diversité de la musicale. L’initiative est partie d’un constat fait-il savoir. Il y a beaucoup de festivals mais très peu qui mettent l’accent sur la culture moaga et sa diversité musicale. « Chaque année, je savoure ce festival. C’est pour moi un retour aux sources. Un message que nous envoyons à la jeune génération pour leur dire, c’est notre culture. Il n’y a pas mieux».

Le Naaba Abga de Wayalghin à Boussouma est un ami de longue date de Zoug-nanzaguemda. Ils se connaissent depuis plus de 30 ans. Pour lui, Zoug-nanzaguemda est un homme au cœur pur. Un personnage qui, malgré son succès, n’a pas perdu son humanisme ni son sens de la responsabilité.

[Vidéo] – Les confidences de Wayalghin Naaba sur Zoug-nanzaguemda

Même son de cloche du côté de Hamado Nikiema, ami d’enfance de Zoug-nanzaguemda. L’amitié entre les deux hommes est née dans le non-loti de Ouaga 2000. Il a été l’administrateur de la troupe Peengdwendé pendant 10 ans entre les années 1990 et 2000. Selon, Hamado Nikiema, Zoug-nanzaguemda est «une personne ouverte. Je peux dire qu’il n’est pas parfait mais il est très gentil. Il a un défaut. Je ne dirai pas que c’est un défaut mais il n’aime pas le mensonge. Il est franc. Il ne mâche pas ses mots. Il est cash et dit ouvertement ce qu’il pense ». 

Plus loin, il nous fait savoir que derrière la carapace de méchant garçon se cache un homme solidaire prêt à soutenir et à aider son prochain. Zoug-nanzaguemda « est le genre de personne qui veut aider. A ce niveau, il est sans façon. C’est quelqu’un de calme. Vous savez si vous ne le connaissez pas et que vous ne le côtoyez pas au quotidien, vous avez l’impression qu’il est méchant. Mais si vous êtes proches de lui, vous saurez que Zoug-nanzaguemda est une personne agréable et solidaire. Nul n’est parfait. Il a commis des erreurs mais en général, c’est une personne qui se soucie du bien-être de sa famille et de son entourage. »

[Vidéo] – Ce que les collaborateurs et les fils de Zoug-nanzaguemda pensent de l’artiste

Paul Gasbeogo est journaliste à la RTB. Il est spécialiste de la langue mooré. Il connaît Zoug-nanzaguemda depuis son jeune âge. Contacté par Faso7, voici son témoignage. Dans un audio rempli d’émotions, Paul Gasbeogo, nous fait redécouvrir l’homme. Pour lui, « c’est maintenant qu’il faut célébrer l’artiste. Pas après ». 

[Podcast] – Ce que Paul Gasbeogo pense de Zoug-nanzaguemda

Ismaël Saydou GANAME

Faso7

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